Refaire l'histoire du sionisme : un acte politique et érudit
Refaire l'histoire du sionisme aujourd'hui, est-ce une simple affaire d'archives ou un geste profondément ancré dans notre époque ? Une question d'érudition ou un acte politique délibéré ? À la lecture de Georges Bensoussan, il devient évident que cette distinction n'a plus lieu d'être. Car si les archives ont parlé depuis longtemps, le débat public, lui, s'est figé, voire ossifié dans des catégories importées, mécaniques, plaquées en prêt-à-penser sur une réalité qu'elles simplifient jusqu'à la distorsion.
Une nouvelle perspective historique
Sa monumentale Nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), publiée chez Gallimard dans la collection Folio Histoire, vise à déplacer le regard. Elle rappelle la continuité d'une présence juive plurimillénaire, documente les collaborations arabo-sionistes occultées, mais aussi la terreur exercée par le clan Husseini dans les années 1920-1930. Surtout, elle rétablit une distinction cardinale : le sionisme relève d'une colonisation de peuplement au sens antique, et non du colonialisme moderne adossé à une métropole et une armée d'occupation.
Dans un moment où l'antisionisme se présente comme le dernier langage légitime de la haine des Juifs, Bensoussan documente comment le sionisme fut d'abord un mouvement d'émancipation nationale – une sortie de minorité. Autrement dit, une entreprise de décolonisation aussi psychique que politique.
Les apports de l'historiographie récente
Dans un entretien, Bensoussan explique pourquoi il fallait refaire cette histoire maintenant. Elle est nouvelle parce qu'en vingt-cinq ans, l'historiographie a profondément évolué. Les recherches ont été nombreuses en Israël et aux États-Unis, mais presque inexistantes en France. Des chantiers ont été retravaillés, notamment sur le judaïsme local sous l'Empire ottoman, dont le rôle fut décisif dans la construction du foyer national juif.
D'autres éclairent la collaboration de nombreux Arabes palestiniens avec le mouvement sioniste jusqu'en 1948 et, à l'inverse, la terreur exercée par le clan Husseini contre tous ceux qui entretenaient des contacts avec des Juifs – une violence difficilement imaginable, dont nous avons vu l'étendue le 7 octobre, mais qui était déjà au cœur de la société arabe dans la Palestine des années 1930.
Le rôle fondateur du Yishouv séfarade
Un autre aspect nouveau tient à l'importance du Yishouv séfarade avant 1860. Cette date marque l'émergence du renouveau hébraïque, bientôt relayé par un renouveau national. Mais il ne s'agit pas encore des alyot yéménite de 1881 et russe et roumaine à partir de 1882.
Entre les années 1820 et 1850, une alya venue d'Algérie et du Maroc amène environ 30 000 personnes – un chiffre considérable pour une province qui ne compte pas même un demi-million d'habitants vers 1850. Contrairement aux immigrants russes et roumains, dont 80 % environ repartiront, ces arrivants s'installent durablement. Certains, notamment les Algériens, sont déjà sujets ottomans et peuvent sous certaines conditions acquérir des terres.
Mais leur rôle ne s'arrête pas là. Souvent arabophones, et insérés dans les sociétés locales, ils jouent un rôle décisif dans l'essor du sionisme de la première alya. Les terres des premières bourgades sionistes, Rishon LeZion et Petah Tikva, sont achetées par eux avant d'être transférées beaucoup plus tard au KKL, le Fonds national juif, fondé en 1901.
La distinction entre colonisation et colonialisme
Bensoussan distingue clairement colonisation et colonialisme. Le sionisme est bien une colonisation de peuplement, au sens où Marseille a été créée par la Grèce au VIe siècle avant notre ère. Mais il n'a rien à voir avec le colonialisme, qui dépend d'une métropole et d'une force armée. Où est la métropole des Juifs ? Les Juifs en Palestine n'avaient pas de véritable force armée, seulement une milice, la Haganah, qui ne s'étoffe vraiment qu'après 1936.
De plus, le lien des Juifs avec cette terre est historique et culturel, comme le notaient déjà Chateaubriand et Lamartine au XIXe siècle. Cette terre est le berceau historique du peuple juif, ce qui n'a rien à voir avec l'étrangeté des colons français en Algérie.
Définition et actualité du sionisme
On peut définir le sionisme comme la volonté d'indépendance nationale d'un peuple qui se pense comme tel – et non comme une simple confession. Comme une histoire commune et une langue commune, avec le projet d'édifier un État juif sur la terre des ancêtres, et nulle part ailleurs.
Mais le sionisme ne se réduit pas à la création d'un État. La dimension première est ailleurs : il s'agit de libérer les Juifs d'une condition aliénée et dégradée – partout. Le sionisme naît du refus de cette condition dominée, il naît de la volonté de ne plus être parlé par les autres.
Le débat sur le sionisme culturel, tel que le conçoit Ahad Ha'am, n'a rien perdu de son actualité. Aujourd'hui encore, après le choc du 7 octobre, nombre d'Israéliens interrogent leur identité et le lien qui opère le passage du Juif à l'Hébreu.
Accueil et rejet du sionisme
En 1897, Herzl est mal accueilli par les Juifs de l'Ouest, souvent tourné en dérision. En France, la tradition d'intégration républicaine s'oppose frontalement au sionisme. Les Juifs français qui refusent le sionisme sont aussi des Français qui croient à la promesse universaliste de la République.
Mais Bensoussan argue que le sionisme ne rompt pas avec l'universalisme. Il considère, avec d'autres chantres de la nation en Europe, que c'est en se réenracinant et en retrouvant une souveraineté que l'on peut s'ouvrir à l'universel.
Ce livre de 1056 pages offre une relecture essentielle pour comprendre les enjeux actuels, mêlant rigueur historique et pertinence politique, dans un contexte où les débats sur le sionisme restent brûlants.



