Attention, chef-d'œuvre ! À l'occasion de l'exposition Hugo et l'architecture qui vient d'ouvrir ses portes à Paris, un trésor que peu de personnes ont pu récemment contempler et qu'aucun musée au monde ne pourra exposer sort des réserves des musées nationaux : Le Burg à la Croix. Cet imposant dessin daté de 1850 vient clôturer le parcours foisonnant que propose la Maison Victor Hugo à travers un accrochage rappelant que derrière l'homme de lettres, un génie des arts graphiques fou d'architecture n'eut de cesse de s'exprimer tout au long de sa vie.
Des dessins entre les lignes
« C'est notre Joconde », s'enthousiasme Alexandrine Achille, commissaire de l'exposition Hugo et l'architecture à propos du dessin Le Burg à la Croix, dévoilé du 11 juin au 22 novembre 2026 à la Maison Victor Hugo. C'est dans cette imposante demeure située place des Vosges (anciennement place Royale) que l'écrivain vécut de 1832 à la révolution de 1848. Il y écrivit notamment Ruy Blas, Les Rayons et les ombres et une partie des Misérables (qu'il acheva durant son exil après le coup d'État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte). C'est là qu'il dessina aussi. Sans doute beaucoup.
Sous-titrée De la pierre à la plume, l'exposition Hugo et l'architecture rappelle que dès sa prime jeunesse en Espagne, le jeune Victor n'eut de cesse de dessiner. « L'architecture irrigue son œuvre graphique et littéraire », rappelle Alexandrine Achille. Et l'accrochage qui se déploie sous plusieurs thématiques au premier étage de la maison Victor Hugo (sous les appartements de l'écrivain, situés au second étage, qu'il faut impérativement visiter) rappelle à quel point Hugo fut fasciné par l'architecture. Très tôt, c'est au fusain ou à la plume qu'il immortalisa des pignons, des abbayes, des cathédrales, des châteaux, des ruines aussi. Ses nombreux voyages en France, en Belgique, dans la Vallée du Rhin ou en Espagne furent autant d'occasions pour illustrer ses souvenirs. Insatiable d'écriture, il le fut aussi de dessin.
Paradoxalement, Hugo ne réalisa qu'un dessin de Notre Dame de Paris, roman architectural s'il en est (1831), auquel une salle complète de l'exposition est dédiée. Grâce au succès de l'histoire d'Esmeralda, le défenseur du patrimoine joua un rôle primordial dans la survie et la restauration du monument, qui était menacé de destruction tant son état était insalubre.
Également attiré par la photographie, Hugo alla jusqu'à compiler dans un album Phébus dédié à son fils François Victor des photos commerciales (ancêtres des cartes postales) et ses propres dessins de sites visités. L'exposition dévoile cet ouvrage, et le soin apporté par l'auteur-dessinateur à détailler des façades ou des détails de bâtiments, prenant soin d'annoter chaque image. « Chez lui, le dessin est souvent associé à une description que l'on retrouve dans les lettres à sa femme, à sa fille, ou dans des carnets de voyage », précise Alexandrine Achille, « il parle de ce qu'il aime, de ce qu'il déplore aussi comme lors des destructions révolutionnaires, il se souvient ».
Un château fantasmé entre Allemagne et Espagne
Il imagine aussi. Et c'est l'un des pans de l'exposition qui fascinera plus encore le visiteur. Comme avec le dessin Le Phare d'Eddystone (1866), sans doute l'une de ses plus belles œuvres, qui dévoile un édifice comme fait de bric et de broc, chancelant presque, l'interprétation imaginaire d'un phare qu'il évoque dans son roman L'homme qui rit.
Et il y a Le Burg à la Croix ! En 1871, 21 ans après avoir signé son dessin, Victor Hugo en réalisa l'encadrement. Réalisé par Hugo pour décorer son appartement de la rue de la Tour d'Auvergne (où il vécut de fin 1848 jusqu'à 1851 et son exil), ce dessin est le plus imposant qu'il signa. Mesurant 115,5 x 169,5 cm et réalisé sur papier marouflé, il offre la vision fantasmagorique d'un château (sans doute inspiré des voyages de l'artiste en Allemagne et en Espagne). Mélangeant les techniques, ce paysage allégorique au crayon, plume, lavis, fusain, gouache, encre et même pochoir, aspire le regard du visiteur, appelé à pousser les portes de cette étrange cité obscure, à s'y perdre aussi, laissant s'exprimer à son tour son propre imaginaire.
Des années plus tard (en 1871), Hugo prit soin de réaliser un encadrement à son œuvre, cette fois orné de larges motifs floraux et d'insectes. Superbe. « Il s'agit d'un trésor national qui n'a jamais été prêté à aucun musée », précise la commissaire de l'exposition. S'il vous est impossible de visiter l'exposition, Le Burg à la Croix, scanné en Gigapixels, se laisse découvrir en suivant ce lien.
La maison qu'il ne construisit jamais
Véritables curiosités, enfin, et exposés pour la toute première fois : les plans originaux d'une demeure parisienne que Victor Hugo rêvait de se faire construire à la fin de sa vie. Cette fois, ce n'est pas l'artiste qui dessine, mais l'architecte Philippe Leidenfrost. Mais on sent que derrière des images d'une majestueuse demeure de pierres et de briques, visiblement inspirée de sa maison de la place des Vosges, c'est bel et bien Hugo qui tient la main du bâtisseur. « Je veux un hôtel entre cour et jardin avec une grande porte au milieu », avait demandé Hugo au crépuscule de sa vie. Trop tard, l'architecte Hugo s'est éteint à 83 ans, le 22 mai 1885, alors que les plans de la maison dont il avait rêvé venaient d'être achevés.
* Maison de Victor Hugo, 6, place des Vosges, 75004 Paris.



