Splendeurs du baroque espagnol au musée Jacquemart-André
Baroque espagnol au Jacquemart-André

Qu’y a-t-il donc de commun entre un Portrait de jeune fille signé Velazquez et le Saint Michel écrasant les anges rebelles de Lopez de Arteaga ? Entre la presque enfant aux cheveux lustrés qui plante son regard grave dans le vôtre pour ne plus le lâcher… et le lumineux archange piétinant une nuée de créatures diaboliques, qui s’enroulent comme des vignes autour des corps nus des damnés ? Qu’est-ce, au fond, que le baroque ?

La question s’impose au fil de l’exposition des trésors de la Hispanic Society of America que propose le musée Jacquemart-André. On y découvre une quarantaine de toiles issues de l’institution new-yorkaise (actuellement en travaux), dont la collection est constituée de tableaux espagnols et sud-américains réunis pour l’essentiel au début du XXe siècle par un riche philanthrope, Archer Milton Huntington.

Un âge d’or qui suscite une profusion d’images

Tous ces tableaux tombent sous l’appellation « baroque », explique Guillaume Kientz, directeur de la Hispanic Society et coconservateur, avec Pierre Curie, de l’exposition, car « ils appartiennent à un âge d’or qui commence avec l’arrivée de Charles Quint sur le trône d’Espagne en 1516 et dont l’apogée est en général datée autour de 1635, avec la construction du palais du Buen Retiro à Madrid ». En unifiant une Espagne qui était jusqu’alors une « mosaïque de principautés », la monarchie habsbourgeoise éveille « un formidable appétit de portraits ». Portraits royaux avant tout – il faut bien exalter le pouvoir en place –, comme celui d’une infante d’Espagne dont la chevelure rousse est en partie dissimulée par un voile orné de bijoux (œuvre d’un anonyme datant de 1548), ou encore – un siècle plus tard – un triomphal Philippe IV, roi d’Espagne arborant l’ordre de la Toison d’or sur la poitrine (par l’élève de Velazquez Juan Carreño de Miranda).

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Si l’âge d’or espagnol est aussi un âge d’or du portrait, c’est qu’« il est survenu quelque chose qui ne pouvait pas être prédit, souligne Guillaume Kientz, l’arrivée de Velazquez. Il révolutionne le genre en rompant avec la manière flamande, rigide, froide et distante ». Ce Velazquez qui « casse les codes » donne des frissons. Présence physique, profondeur psychologique : ses personnages – humble servante de la Scène de cuisine (1617) ou vénérable Donna Olimpia (1650), belle-sœur du pape Innocent X et mécène d’artistes surnommée la « Papesse », tant elle était puissante – invitent à l’interaction, à l’échange de regards, au dialogue.

Méditations métaphysiques

« De même, poursuit Guillaume Kientz, la peinture religieuse espagnole invite à rentrer en soi-même », pour une méditation spirituelle où l’intériorité le dispute à la théâtralité. La Contre-Réforme qui, à partir du Concile de Trente (1545-1563), met l’accent sur l’importance des images de dévotion, décuple la production d’images dans les pays catholiques : le fidèle est appelé à se recueillir devant la Pietà du Greco (1574), avec son sinueux Christ mort, ou devant les saintes de Zurbaran aux drapés de statue. C’est l’apogée du « baroque éclatant, marqué par une intensité expressive, des formes exaltées et une profonde spiritualité ».

Toutes caractéristiques qu’assimilent les artistes établis dans les colonies espagnoles, au Pérou et au Mexique, avec leurs tableaux chatoyants, qui brillent davantage du fait de leurs incrustations de nacre du Pacifique. À la matière brillante de la toile – comme sur Les Noces de Cana (1696) de Nicolas de Correa, où le vêtement du Christ semble préfigurer les toiles dorées de Klimt – répondent les fragments de coquillages composés par un ensamblador pour parer les cadres de l’école de Cuzco. L’empire espagnol est si vaste, dit-on alors, que le soleil ne s’y couche jamais. De l’éclat de cet or sombre brillent les splendeurs du baroque.

En fin de parcours, des enconchados d’Amérique du Sud – des scènes religieuses, peintes à l’huile sur des panneaux de bois incrustés de morceaux de nacre irisée – enrichissent encore la gamme des œuvres proposées.

« Splendeurs du baroque. De Greco à Velazquez », au musée Jacquemart-André, Paris 8e, jusqu’au 2 août 2026.

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