Correspondance entre Tesson et Debray : une joute littéraire réjouissante
Tesson et Debray : une amitié épistolaire savoureuse

Une génération les sépare, l'un est animé par la passion pour l'histoire et les combats d'idées, l'autre par le désir de voyage et la géographie. Leur amitié a donné lieu à un formidable échange de missives, récemment publié sous le titre Le Grimpeur et le Grognard. Bien au-delà de sa dialectique jubilatoire, cette correspondance choisie entre Sylvain Tesson et Régis Debray est une réjouissance linguistique. Chiasmes, paraphrases, oxymores et autres figures de rhétorique pullulent comme des bourdons dans un champ de colza. À la faveur d'une petite recherche, on découvre que cette joute brillante et incessante, soutenue par l'art du contrepoint, a un nom : la stichomythie. Certes, ce terme s'applique à la poésie et au théâtre. Mais n'est-on pas, dans cet échange épistolaire, dans le registre du théâtre ? Peut-être même, parfois, de l'absurdie, dès la couverture, qui par le jeu de la prééminence alphabétique (ou de l'âge ?) des auteurs, inverse Le Grimpeur et le Grognard. Mais au fond, peut-être que Debray est un grimpeur de barricades boliviennes, tandis que Tesson répond à toutes les définitions du grognard. Autant pour son périple de 4 000 kilomètres dans un side-car russe en suivant l'itinéraire des soldats de Napoléon en 1812 (Berezina), que pour son caractère volontiers bougon.

Tous les chaos

Aucun texte ne saurait autant donner la substantifique personnalité de chacun des deux auteurs. « Vous à l'écart et à la verticale, moi en bas et à l'horizontale », dit Debray à Tesson. Trente ans d'écart – une génération –, l'un raisonnant par l'histoire, l'autre pour la géographie, sa « géopoétique ». Sylvain Tesson se réjouit de l'intranquillité des territoires « fixes », plus exultante que celle des cycles houleux d'une histoire qui a autant de versions que de protagonistes et d'observateurs, ce qui fait pas mal de monde et de chaos. Et parlant de chaos, l'auteur des Piliers de la mer préfère celui des reliefs, des sentiers escarpés (et noirs) qu'il suit « avec les fées ». Il le décrète à son correspondant : ce qui les oppose encore, ce sont les feux. Ceux de la révolution pour l'un, les feux de camp pour l'autre. Ils ont cependant en commun cette petite flamme perpétuelle qui anime et chahute les idées de l'un, les désirs de l'autre… « La géographie, ça sert d'abord à faire la paix (en soi) » quand, on le sait, l'histoire est plutôt du genre à malmener des paix souvent précaires et se laisser réécrire, a posteriori toujours, à plusieurs mains toujours aussi.

Des enfances bourgeoises

« L'heure n'est plus aux causes communes, mais aux échappées belles » : nostalgique, l'auteur de Tout, Riens, et Révolution dans la révolution ? ! Tesson l'aphoriste : « Au-dessus des pierriers, je ne subis pas le fracas du monde, je ne lui nuis pas non plus. » Mais, rétorque l'aîné, malicieux, comment peut-on vivre six mois dans une cabane (Dans les forêts de Sibérie) – une crise ontologique ensemencée par Philip K. Dick – et revenir montrer généreusement sa gueule (désormais cassée) à la une des journaux et sur les plateaux de télévision. Forcément, « prémuni des abstractions », mais pas des contradictions, l'arpenteur des steppes rappelle qu'ils ont chacun divergé des codes d'une enfance bourgeoise, jusqu'à mettre leur chair en péril, autant le militant de la cause des peuples que le bourlingueur qui en a facilement sa dose des autres. « Le dandy est plus libre que le rebelle », affirmait Tesson l'esthète à Frédéric Beigbeder en 2025.

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