La saga Gibert : une épopée familiale au cœur du livre
Saga Gibert : une épopée familiale du livre

C’est une saga française. Un pan de notre patrimoine. Un coin de Quartier latin. Qui n’a jamais acheté un livre chez Gibert, à Paris ou en province ? Qui n’a bradé ses livres, pour en racheter d’autres, neufs ou d’occasion ? Gibert aurait pu figurer à la table des Lieux de mémoire, chers à Pierre Nora. Ce nom incarne notre jeunesse estudiantine. Nos jobs d’été et d’antan. Notre rêve d’une librairie idéale. Après la chute du Mur, Le Canard enchaîné caricaturait un Georges Marchais rapportant sa pile de Marx, Lénine, Thorez, Staline, avec ce commentaire : « Ils sont neufs ! Je les ai pratiquement pas ouverts. » C’était chez Gibert Jeune. Proche, familier, et pourtant nimbé d’un mystère bleu et jaune : voilà l’univers Gibert. On a toujours connu ses enseignes, elles seront encore là – espérons-le – quand nous n’y serons plus.

Alors, quand on a lu la quatrième de couverture des Passeurs d’histoires, de Françoise Kerymer, on s’est précipité. Et on n’a pas été déçu par cette épatante fresque romancée qui fait revivre cent cinquante ans de l’aventure Gibert.

De la Haute-Loire à la place Saint-Michel

De la ferme de La Roche-Haute, près du Puy-en-Velay en Haute-Loire, jusqu’à la place du Savoir inventée, place Saint-Michel, par monsieur Régis, alias Régis-André Gibert, tout y est, ressuscité. Un arbre généalogique accompagnant les 500 pages, on constate qu’on vit assez vieux chez les Gibert. Mais ces dernières années ont emporté la troisième génération née dans les années 1920. Régis-André, lui, est parti en 2024, à l’âge de 100 ans. Et comme il n’est autre que le père de Françoise Kerymer, née Gibert, on s’est demandé si ces disparitions avaient motivé son geste littéraire. « J’avais surtout envie et besoin de rendre hommage à une famille, à un clan, à une épopée, à l’heure où le monde du livre n’a jamais été aussi fragile. » En effet : la direction a annoncé le 24 avril son placement en redressement judiciaire : en 2025, le déficit a frôlé les 3 millions d’euros sur un chiffre d’affaires de 90 millions.

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Cette fragilité, Gibert Jeune l’avait déjà éprouvée en 2017, racheté par le cousin de Gibert Joseph pour être sauvé de la faillite. Mais le navire amiral du 5, place Saint-Michel, ouvert en grande pompe en 1971, a dû fermer ses portes en 2021. Aujourd’hui, c’est un restaurant italien. « Le rêve de mon père était d’ouvrir une place du Savoir en rachetant tous les fonds de commerce de la place Saint-Michel, des licences IV, au risque de ne pas investir dans d’autres domaines, comme l’informatisation. Puis il y a eu les attentats, en 1986, en 1995. La place Saint-Michel était déserte, associée à la mort. » Les Gibert Joseph, installés plus haut sur le boulevard, avec l’immeuble du 26, la plus grosse librairie de France (46 millions de chiffres d’affaires en 2024) semblaient moins touchés par le digital, les loyers, les suites du Covid. Et pourtant…

Des générations soudées

Mais Françoise Kerymer a foi en la ténacité familiale. Elle restitue si bien le côté Géo Trouvetou de monsieur Régis, HEC, une idée par jour, à l’américaine. Les vinyles, c’était lui. À la place de ces magasins, actuellement des boutiques pour touristes, un petit Carrefour, Folie Crabe. Au numéro 10, fermé, on aperçoit encore les couleurs Gibert. Si l’auteure connaît si bien son sujet, c’est qu’elle est une « Gibert jeune ». Elle fut même nommée présidente du directoire en 1996. « Nous n’avions pas la même vision des enjeux, je suis partie m’occuper des librairies Privat, devenues Chapitre. » Mais on n’oublie jamais d’où l’on vient.

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À 25 ans, elle avait travaillé avec son grand-père, Régis, au 23, quai Saint-Michel, au coin Bibliophilie, tout près du 17, siège du tout premier local du fondateur Joseph Gibert. « Mon grand-père était un taiseux hypermnésique, il avait un million de fiches sur les livres. Un homme austère, mais secret, surprenant, dont le premier ouvrage édité était un ouvrage érotique. Les recherches de ce passionné de généalogie m’ont été utiles pour écrire. » Dans les années 1960, Régis organisa l’une des premières cousinades de France. Ses cousins « Joseph », Jean-François, Olivier, ont partagé avec elle leurs archives. Cette troisième génération, qui s’est fréquentée dès le plus jeune âge dans une maison familiale achetée au nord de l’Espagne dans les années 1950, a resserré les liens distendus de la précédente. En 2017, Olivier Pounit-Gibert, un « Gibert Joseph », a tendu la main aux cousins de Gibert jeune en faillite. Aujourd’hui, on dit Gibert, tout simplement.

Car il court une légende urbaine : Joseph et Régis, les deux fils, se seraient brouillés. Françoise Kerymer rétablit la vérité. Au décès brutal du père fondateur, en 1915, Régis, âgé de 15 ans, avait été envoyé en pension en Auvergne. Joseph, l’aîné de huit ans, de retour de la guerre, prend la main sur le 27, quai Saint-Michel, la première grande boutique. Régis doit faire son trou et se lance dans la bibliophilie, au 61, boulevard Saint-Michel. L’huile et le feu. Joseph fils est un organisateur, un militaire, un chef de troupe, qui conçoit son métier selon une logique territoriale : il se lance dans les ouvertures de librairies en province et répartira son empire entre ses quatre enfants. Régis, lui, fera dans le qualitatif, les livres rares, avant de se lancer dans la papeterie, au 15, bd Strasbourg-Saint-Denis, pionnière du libre-service. Entre frères, on s’évite, on s’épie, on se défie, mais jamais on ne se brouille. Une belle opposition de caractères, mais des points communs : le souci de transmettre le savoir, à ses enfants comme au public. Une opiniâtreté aussi. Un sens bien auvergnat de l’économie, qui a prolongé l’amour initial et fervent, du fondateur, pour le livre. « Rien ne se perd, tout se transforme, voilà une autre manière de définir le livre d’occasion. »

Élève de 6, à 22 ans

Le premier passeur aura donc été ce Joseph, né en 1852. Destiné à reprendre la ferme familiale en Haute-Loire s’il n’avait été bouleversé sur le tard par quelques livres. Preuve qu’un ouvrage peut susciter le goût de la chose écrite, avant d’en engendrer des millions d’autres. À 22 ans, il entre en… 6e. Il manque se faire prêtre mais, au petit séminaire, sa vocation vacille. Il sera professeur dans un lycée jésuite à Saint-Étienne. Mais ses visites à la librairie voisine lui inoculent le virus. On lui met entre les mains des souvenirs de bouquiniste parisien. Ah, la capitale, les quais, Notre-Dame ! Mais aussi une jeune femme vue et revue, qui donne l’audace de monter à Paris… Voilà notre Auvergnat de 33 ans qui arrange quelques boîtes en face du 17, quai Saint-Michel, avec déjà cette idée géniale de racheter pour revendre moins cher. Un destin français, de la IIIe République, permis par l’explosion du savoir. À l’heure des lois Ferry, il mise sur le scolaire. Très vite, il traverse le quai pour ouvrir un pas-de-porte. Il a pour voisin Matisse, les zutiques, tout un vibrion artiste. « C’était le Montparnasse de l’époque. » Les étudiants s’arrachent ses livres à bas prix. Bientôt certains entreront dans la maison pour rester toute leur vie dans cette entreprise très familiale. Petit Joseph deviendra grand !

Quant à Françoise Kerymer, elle se souvient avoir reçu adolescente une lettre dont l’enveloppe était ainsi libellée : Françoise Gibert. Paris. France. Bien arrivée à destination. Pour rédiger son épopée, elle l’a recherchée. En vain. Qu’importe ! À la place, elle a écrit cette saga qu’on ne voudrait pas crépusculaire, ode magnifique au livre, qu’on dévore. Et qu’on ira acheter, chez Gibert ou ailleurs.

Les passeurs d’histoire, de Françoise Kerymer (Buchet-Chastel, 592 p., 26 €). Sortie le 14 mai.