C'était il y a deux cents ans. En 1826, le Français Nicéphore Niépce réalisait la plus ancienne photographie connue de l'Histoire de notre planète. Une véritable révolution qui montrait pour la première fois la réalité d'une scène en image. Intitulée Point de vue du gras, elle montre le paysage de Chalon-sur-Saône depuis la fenêtre de la maison de l'inventeur français. Une prouesse réalisée avec un temps de pose de plusieurs heures, empreinte de grain et d'un flou important.
Deux siècles d'évolution
Deux siècles plus tard, la photographie a énormément grandi, s'est métamorphosée sous l'effet des progrès technologiques. Ces vingt dernières années, la discipline a dû faire face à de véritables bouleversements. Dans les années 2000, l'arrivée du numérique a chassé l'argentique. Dix ans plus tard, les smartphones ont coulé les ventes d'appareils photo, pourtant capables de canarder au millième de seconde. Aujourd'hui, la photographie voit l'intelligence artificielle débarquer, prête à la plonger dans le noir. Suffisant pour se poser la question : le métier de photographe est-il voué à disparaître ?
Le festival de La Gacilly, symbole de résistance
La Gacilly compte à peine 4.000 habitants. Et chaque été, les étroites venelles fleuries de cette petite bourgade du Morbihan voient déferler plus de 350.000 visiteurs à l'occasion de son festival photo. Un événement gratuit, populaire, qui s'étend sur quatre mois et s'ouvre à un public très large. Dernier vestige d'une profession en sursis ? « Je ne crois pas, non. Le succès du festival montre l'intérêt des gens pour cet art. La photographie, c'est l'émotion, la force de capter l'instant présent. Le public, quand il passe devant les images, il s'arrête, il dit waouh, il s'interroge. Pour moi, la photographie n'est pas morte », assure Cyril Drouhet, commissaire des expositions du festival qui s'ouvre ce samedi.
« On aura toujours besoin de photographes »
Rédacteur en chef photo au Figaro Magazine, l'homme de presque 60 ans a vu le métier se métamorphoser depuis ses débuts comme journaliste. « L'envie de tous les photographes, c'était de parcourir le monde pour faire du photojournalisme. La situation de la presse a fait évoluer le métier. Mais on aura toujours besoin de photographes », assure le commissaire de l'événement.
Simon Brodbeck est plus jeune. Du haut de ses 40 ans, le photographe a pourtant eu le temps, lui aussi, de voir son métier se transformer. « La photographie à ses débuts, c'était beaucoup de chimie. C'était une activité technique, très complexe. Les avancées technologiques ont simplifié le processus. Le métier s'est adapté, toujours. Mais c'est vrai qu'il y a des métiers qui ont disparu », reconnaît le photographe. Lui a commencé dans les années 1990 avec un petit Leica que le chancelier allemand avait offert à son père Peter Lindbergh, grand photographe allemand décédé en 2019 qui a « shooté » les plus belles femmes de ce monde. « La photographie, c'est une passion avant d'être un métier. Certes, il faut évoluer mais ça ne va pas disparaître. C'est déjà un métier précaire mais il va peut-être se précariser encore un peu plus », craint Simon Brodbeck.
Chute des ventes d'appareils photo
Pour illustrer la métamorphose de l'art de l'image, quelques chiffres sont éloquents. En 2010, 120 millions d'appareils photo ont été vendus dans le monde, alors que l'iPhone débarquait dans les poches des adeptes d'Apple. En 2025, moins de 10 millions d'appareils se sont vendus, soit une chute de 90 % en quinze ans ! Dans le même temps, le nombre de photos prises sur la planète n'a cessé de grimper. Chaque jour, on en prendrait environ cinq milliards. « Aujourd'hui, tout le monde prend des photos. Mais je ne considère pas ça comme de la photographie », tempère Cyril Drouhet.
L'intelligence artificielle, une menace ?
Alors oui, le métier a résisté à l'arrivée du numérique, survécu au débarquement du smartphone. Mais survivra-t-il au déploiement express de l'intelligence artificielle ? Un photographe pourra-t-il lutter face à la rapidité d'une IA capable de générer des images folles à partir d'une simple description ? « L'intelligence artificielle, ce n'est pas de la photographie. La photo, c'est capter le réel. C'est ça que les gens viennent voir », tranche le commissaire des expositions de La Gacilly.
Pour illustrer les failles de l'IA, le photographe Simon Brodbeck et sa binôme Lucie de Barbuat ont demandé au générateur d'images Midjourney de reproduire 200 photos iconiques en lui décrivant le contexte avec des mots. « C'était en 2022 donc ça fonctionnait assez mal. On voit tous les défauts. Mais on voit surtout les biais. C'est bourré de stéréotypes, c'est lisse », explique l'artiste. On pourrait notamment citer le gros raté de l'image reproduite de la photo légendaire de Yoko Ono et John Lennon prise par Annie Leibovitz quelques heures avant l'assassinat du chanteur. « L'IA ne mettrait jamais John Lennon nu. L'IA, c'est la bien-pensance », embraye Cyril Drouhet. L'arrivée de l'intelligence artificielle risque cependant de mettre des photographes « au chômage ou à la retraite », selon Simon Brodbeck. Le métier n'est pas mort, mais il risque de souffrir.



