Grasset, une maison d'édition centenaire au cœur des tempêtes littéraires
Nombre d'auteurs et d'éditeurs évoquent déjà les lieux à l'imparfait, décrivant comme s'ils n'existaient plus le hall microscopique, le parquet grinçant du premier étage, l'agencement foutraque et plein de charme des bureaux malcommodes et des cloisons trop fines. Le numéro 61 de la rue des Saints-Pères, siège des éditions Grasset depuis 1910, est pourtant toujours là, flanqué de ses étranges pilastres, affichant ses livres en vitrine quand tous les commerces alentour se sont convertis aux vêtements, aux chaussures, aux bijoux.
Une maison de famille littéraire
Passant devant la devanture, les écrivains, inquiets ou vaniteux, vont parfois jusqu'à réclamer qu'on y place leur titre en vedette. Comme s'ils étaient chez eux… Qu'on soit lecteur, libraire, auteur, on pousse d'ailleurs la porte sans avoir rendez-vous, comme s'il s'agissait moins d'une petite entreprise que d'une maison de famille dont les couloirs et les meubles vieillots convoquent les souvenirs d'une histoire commune. Une histoire liée, depuis plus d'un siècle, à celle de la littérature, un lieu hanté dont le nouveau propriétaire, en limogeant, le 14 avril, son patron, Olivier Nora, a aussi chassé les fantômes.
Les débuts avec Bernard Grasset
C'est ici que Marcel Proust, le 24 février 1913, fait porter le manuscrit de Du côté de chez Swann qu'André Gide, à la NRF, vient de refuser. Lu, et aimé, par un employé au nom prémonitoire de « M. Madeleine », ce monument de la littérature est publié dès l'automne suivant par Bernard Grasset. Drôle de personnage que cet éphémère banquier venu de Montpellier, qui emploie son modeste héritage, au tournant du siècle dernier, à repérer les nouvelles plumes et à monter une « écurie » d'auteurs, qu'il va tyranniser. Et défendre, aussi, avec une fougue inouïe…
Le teint jaune, la moustache en brosse, une cigarette perpétuellement vissée à ses lèvres fines, cet homme instable, soigné aux électrochocs et aux barbituriques, se révèle en quelques années – ainsi l'adoubera le New York Times en 1929 – « le plus grand des éditeurs ». Lecteur extralucide, il est le premier à éditer Jean Giono, repère le talent fou d'un François Mauriac encore inconnu, publie Georges Bernanos, Blaise Cendrars, Colette, Henri de Montherlant, Paul Morand, André Maurois et Charles Péguy.
Un carrefour littéraire unique
Dans l'escalier si raide de la rue des Saint-Pères, comme le raconte Jean Bothorel dans sa biographie de Bernard Grasset*, se croisent à l'époque Curzio Malaparte, Irène Némirovsky, Marguerite Yourcenar, Paul Nizan et tant d'autres écrivains essentiels. L'ami Jean Giraudoux, l'un des premiers « poulains » de l'éditeur, a même ici une chambre à lui, où il entraîne sans façon ses conquêtes d'un soir. Depuis ses débuts dans ces murs, le fantasque Bernard Grasset mélange, comme l'écrira un jour Jean Cocteau, « le commerce et l'amour ».
La stratégie marketing de Grasset
C'est d'ailleurs lui, Jean Cocteau, qui lui présente, en 1922, le prodige Raymond Radiguet. Pour lancer son Diable au corps, l'éditeur mène une campagne de presse agressive, vantant moins le talent que la précocité de son auteur – il a 17 ans. Les caméras sont convoquées pour filmer la signature du contrat, les images, diffusées aux actualités, et Paris hurle au sacrilège : a-t-on déjà vu un auteur pareillement vendu « comme une savonnette » ? Mais en trois mois, l'éditeur écoule 100 000 exemplaires de ce premier roman et triomphe, prêt à tout pour le succès de ses écrivains et la gloire de son entreprise.
Les années sombres et la renaissance
Au point de se fourvoyer, pendant la guerre, en collaborant avec l'occupant : admirateur éperdu du socialiste Charles Péguy, il publie désormais des auteurs fascistes et cultive – faut-il l'attribuer à sa fragilité mentale ? – une troublante ressemblance avec le Führer… Condamné en 1948 à l'indignité nationale, « le plus grand des éditeurs » sera finalement amnistié et mourra, dans la solitude, en 1955.
L'ère Fasquelle et ses innovations
Reprise par son neveu, Bernard Privat, mais vidée de ses auteurs phares, la maison connaît dès lors de graves difficultés financières. Achetée par le groupe Hachette en 1954, elle est sauvée par son rapprochement, puis sa fusion, avec les éditions Fasquelle. Eugène Fasquelle a autrefois publié Guy de Maupassant, Émile Zola, Gustave Flaubert. Son petit-fils Jean-Claude impose maintenant, dans les étroits couloirs de la rue des Saint-Pères, sa stature de colosse – il mesure presque 2 mètres –, y déménage l'immense bureau qu'il a chiné aux puces et ses fauteuils imitation Louis XIII – où s'est, jadis, assis Zola.
Les silences du « menhir » Fasquelle sont légendaires. Son flair aussi. Il invente la couverture jaune, à la typographie et au grainage strictement codifiés. Ouvre grandes ses portes au mouvement féministe, publie Marie Cardinal, Hélène Cixous, Benoîte Groult, Gisèle Halimi, s'entoure d'un gang d'éditeurs – Françoise Verny, Dominique Fernandez, François Nourissier, Yves Berger, entre autres – qu'il lance comme des corsaires, toutes armes autorisées, à l'abordage des prix littéraires.
Les succès et l'ambiance unique
Edmonde Charles-Roux décroche le Goncourt en 1966 avec Oublier Palerme, Lucien Bodard rafle l'Interallié en 1973 et le Goncourt, encore, en 1981. Deux journalistes. On recrute désormais dans la presse écrite, tous azimuts, les futurs écrivains. On épouse le mouvement des « nouveaux philosophes » avec Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann.
Et puis Fasquelle a des intuitions de génie. Il fait entrer son vieil ami, l'immense Gabriel Garcia Marquez, au catalogue. Parie sur Le Nom de la Rose d'Umberto Eco, refusé par Le Seuil, et en vend des millions d'exemplaires. L'époque est flamboyante, dispendieuse. Dans les locaux de la rue des Saint-Pères, où retentit, chaque semaine, la clochette signalant le très redouté comité de lecture, on festoie, on s'engueule, on en vient parfois aux mains.
La transmission à Olivier Nora
Parmi les éditeurs historiques, on se souvient des somnolences alcoolisées de Verny, des blagues de sale gosse de Berger, des empoignades avec Garcia Marquez, des foucades flamboyantes de Jean-Paul Enthoven, de la voix rauque et de la patience infinie de la standardiste Françoise Chautemps, de cet escalier impossible, enfin, où Nourissier, suivant une jolie femme, s'est piteusement cassé la jambe.
Mais on ne sait plus très bien, en amoureux du romanesque, ce qui relève de la mythologie ou de la mémoire. Fasquelle impose en tout cas un mantra : dans cette drôle de famille où libertaires et hussards cohabitent, on cultive les liens avec les auteurs, on les cajole entre deux livres, on les attend éternellement, tels des enfants prodigues. François Weyergans, sujet aux pannes d'écriture, mettra près de dix ans à rendre son manuscrit de Trois Jours chez ma mère. Lorsqu'il obtient, avec ce livre, le prix Goncourt en 2005, Jean-Claude Fasquelle a déjà remis, cinq ans plus tôt, les clés à Olivier Nora.
Le choix d'Olivier Nora
Fasquelle, ayant carte blanche de l'actionnaire, a choisi lui-même son successeur. Autres temps. Au début des années 2000, la direction d'Hachette mesure combien le passage de flambeau, dans cette famille explosive, ne peut se faire sans une forme d'adoubement. Or Fasquelle devine en Nora, normalien, qui à l'époque dirige les éditions Calmann-Lévy, la double qualité de savoir lire et de savoir compter, lui trouve le sang-froid requis pour présider aux destinées de cette maison fiévreuse et l'introduit, en douceur, dans les bureaux qu'ont rejoints, dans les années 1990, les éditeurs Manuel Carcassonne et Christophe Bataille.
Nora est moins extravagant que son prédécesseur, il veille avec rigueur aux à-valoir accordés aux auteurs mais continue de voir Grasset comme un refuge où cohabitent des styles, des personnalités, des notoriétés, des convictions, surtout, étonnamment diverses. Et, comme pour mieux assurer le destin de cette smala dont pas un membre ne ressemble à l'autre, il acquiert, en 2001, les locaux labyrinthiques de la rue des Saint-Pères, dont Grasset était locataire depuis 1910.
La continuité et les nouveaux visages
Dans les étages supérieurs, où vivent d'autres propriétaires, habite une rescapée des camps, la cinéaste Marceline Loridan-Ivens, qui accepte, pour son éditeur de voisin, de livrer pour la première fois son poignant témoignage. À sa mort, en 2018, trois ans après la parution d'Et tu n'es pas revenu, un tag, sur le mur qui fait face au siège de Grasset, salue amicalement sa mémoire : « Au revoir Marceline »…
Jours de fête et tensions récentes
Au temps des portables – ce seront bientôt les réunions sur Teams –, la cloche du comité de lecture s'est tue mais on entend toujours, dans la cour intérieure, résonner celles toutes proches de Saint-Germain-des-Prés. Le portrait de Bernard Grasset – peint par Jacques-Émile Blanche – trône encore dans le bureau d'Olivier Nora, et l'esprit des lieux est le même. On publie ici des personnalités aussi opposées que Virginie Despentes et Pascal Bruckner, David Dufresne et François-Xavier Bellamy, il y a dans ces murs assez de curiosité pour éditer Gaël Faye – Prix Renaudot 2024 –, Han Kang – prix Nobel de littérature 2024 – comme Adélaïde de Clermont-Tonnerre – Prix Renaudot 2025 –, assez de vitalité pour accompagner la bombe du Consentement (2020), de Vanessa Springora, comme la biographie gargantuesque de René Girard – près de 4 millions de signes – écrite par Benoît Chantre (2023).
Le recul est insuffisant pour dire, aujourd'hui, ceux des auteurs de la période Nora que la postérité retiendra, peut-être… Mais une chose est certaine, l'identité du Grasset d'Olivier Nora, fidèle en cela à ses prédécesseurs, n'est ni politique ni même, à vrai dire, purement littéraire. Elle se résume à cette foule qui converge, les jours de prix, vers le palier du premier étage qu'on a doté, il y a dix ans, d'un solide parquet de dancing. Ces soirs-là, serrés dans la salle de presse dont les salariés ont poussé, à la va-vite, les meubles et les piles de livres, coincés les uns contre les autres dans cet escalier qu'ont grimpé, avant eux, tant de géants de la littérature, des gens qu'au-dehors tout opposent célèbrent, comme au temps de Bernard Grasset et de Jean-Claude Fasquelle, le livre comme une fête.
La guerre ouverte avec Vincent Bolloré
Dans les colonnes du Figaro, en 2007, leur successeur, Olivier Nora, disait simplement ceci : « Le passé de Grasset oblige ». Depuis le licenciement brutal du PDG de Grasset, Olivier Nora, par Vincent Bolloré, propriétaire d'Hachette, dont Grasset est l'une des principales filiales, près de deux cents auteurs de la maison, aussi divers que Virginie Despentes, Alain Minc, Gaël Faye ou l'académicien Dany Laferrière, ont annoncé qu'ils n'y publieraient plus de livres, certains revendiquant désormais une « clause de conscience ». Vincent Bolloré a répondu par un texte dans le JDD – qu'il possède aussi –, critiquant les résultats et la rémunération d'Olivier Nora, marquant ainsi un nouveau chapitre tumultueux dans l'histoire déjà riche de cette maison centenaire.
* Bernard Grasset. Vie et passions d'un éditeur, de Jean Bothorel (Grasset, 1989).



