Vincent Bolloré et l'affaire Grasset : une transgression historique dans le monde de l'édition
Le limogeage d'Olivier Nora à la tête des éditions Grasset par Vincent Bolloré représente une étape supplémentaire dans la « bataille culturelle » menée depuis trois décennies par les refondateurs de l'extrême droite française. Cet événement marque une extension de la mainmise du milliardaire breton sur le groupe Hachette, suscitant une vague d'indignation et de rébellion au sein du milieu littéraire.
Une réaction virulente de Bolloré face aux critiques
Pour la première fois, Vincent Bolloré a répondu directement aux critiques dans son propre journal, Le Journal du Dimanche. Face à la bronca du monde de l'édition et à la rébellion de plus de 200 auteurs qui rompent avec Grasset, réclamant une clause de conscience et la restitution de leurs droits, Bolloré a minimisé ces protestations. Il les a qualifiées de « vacarme d'une petite caste », contrastant avec les préoccupations financières et sociales de millions de Français.
Selon lui, Olivier Nora, cadre dirigeant surpayé et en difficulté financière, aurait été limogé pour son entêtement à contester la date de publication du prochain livre de Boualem Sansal, une icône de la droite dure. Bolloré a également averti les auteurs protestataires, affirmant que leur départ permettrait à de nouveaux auteurs d'être publiés, dans une diatribe perçue comme populiste.
La mainmise idéologique sur l'édition
La prise de contrôle capitalistique du groupe Hachette par Bolloré s'accompagne d'une mise au pas idéologique des maisons d'édition dépendantes. Par exemple, Fayard, autrefois spécialisé dans l'histoire, est devenu une plateforme pour des figures comme Philippe de Villiers, Eric Zemmour, Jordan Bardella et Nicolas Sarkozy. Ces succès sont largement attribuables à leur promotion dans les médias de la galaxie Bolloré.
Le départ d'Olivier Nora a été précipité par la proposition insistante d'accueillir un texte de Nicolas Diat, catholique ultraconservateur et proche de Bolloré, dans la prestigieuse collection à couverture jaune de Grasset. Suite à ce limogeage, la direction a été confiée à Jean-Christophe Thiéry, un « Bolloré boy » issu du pôle média de l'empire.
Les enjeux de la bataille culturelle
S'emparer des leviers de la culture pour imposer une lecture du monde ultraconservatrice et conquérir le pouvoir constitue le cœur de la « bataille culturelle » théorisée par l'extrême droite française. Vincent Bolloré agit comme un bras vengeur, ciblant journalistes, éditeurs et créateurs. En prenant le contrôle total de Grasset, une maison centenaire avec un catalogue de plus de six mille ouvrages, il commet une transgression historique.
Ce combat rappelle les luttes pour la liberté de penser, d'écrire et d'imprimer depuis la Renaissance, avec des figures comme Molière, Voltaire, Hugo ou Flaubert s'élevant contre les censures. La liberté républicaine repose sur le respect de la diversité des œuvres de l'esprit, aujourd'hui menacée par cette mainmise.
Les échos du fascisme selon Umberto Eco
Dans son livre Reconnaître le fascisme, publié chez Grasset en 2017, le philosophe italien Umberto Eco liste quatorze traits identifiant la rhétorique mortifère du XXe siècle. Des éléments comme le culte de la tradition, le nationalisme exacerbé, la suspicion envers le monde intellectuel, la peur de la différence et l'obsession du complot semblent s'appliquer à la « bollorisation des esprits » actuelle. Eco conclut que « Liberté et Libération sont un devoir qui ne finit jamais », un rappel poignant dans ce contexte.
Cette affaire soulève des questions cruciales sur l'avenir de la liberté d'expression et la diversité culturelle en France, alors que les auteurs continuent de se mobiliser contre cette mainmise idéologique.



