Zuzana Kirchnerova, l'héritière tchèque d'Agnès Varda
Grande admiratrice de la cinéaste française Agnès Varda, Zuzana Kirchnerova s'impose comme l'une des réalisatrices les plus importantes de la République tchèque contemporaine. Son long-métrage Caravane, sélectionné dans la section Un certain regard du Festival de Cannes 2025, regorge de références subtiles aux œuvres de la réalisatrice de Cléo de 5 à 7, Sans toit ni loi et Le Bonheur. Cette influence ne se limite pas à l'hommage cinéphilique mais façonne une approche humaniste du cinéma.
Caravane : un road-movie bouleversant sur la maternité et le handicap
Indépendamment de toute référence, l'histoire d'Ester dans Caravane captive par son authenticité. Ce premier long-métrage de Kirchnerova raconte quelques jours dans la vie d'une femme élevant seule son fils atteint de trisomie 21 et d'autisme. Le scénario de ce road-movie nous embarque sur les routes du sud de l'Italie à bord de leur camping-car, transformant progressivement cette échappée belle en une fuite en avant évoquant Thelma et Louise.
Sans mièvrerie ni pathos, Zuzana Kirchnerova décrit le quotidien d'une mère courage, déterminée à offrir à son fils une vie aussi insouciante que possible. Le film aborde également l'éveil à la sensualité de l'adolescent grâce à une rencontre avec une marginale croisée sur la route. Ana Geislerova, avec des faux airs d'Isabelle Huppert, incarne une majestueuse Ester face au jeune David Vostrcil et à Juliana Olhova dans le rôle d'une routarde à la dérive.
Un cinéma ancré dans le réel et l'expérience personnelle
« Je porte ce film depuis des années. Plus précisément, depuis la naissance de mon fils handicapé, en 2009 », confie Zuzana Kirchnerova. « Mais je ne voulais pas que ce film soit plombant, c'est pourquoi je l'ai tourné sous le soleil de l'Émilie-Romagne. » La photographie signée Simona Weisslechner donne une tonalité chaleureuse à une histoire qui aurait pu être aride.
Juriste de formation, ayant suivi un master en droit d'auteur à l'université Panthéon-Assas, la réalisatrice envisage le cinéma comme un moyen de regarder en face les difficultés de l'existence. Loin de tout misérabilisme, ses films traitent de sujets difficiles avec une poésie remarquable.
Un parcours marqué par l'engagement social
Dès son premier court-métrage Baba, qui remporta le premier prix de la section Cinéfondation au Festival de Cannes en 2008, Kirchnerova abordait déjà des matériaux autobiographiques : la maladie d'un être cher et son accompagnement jusqu'à la mort. Elle a ensuite consacré une série documentaire en cinq épisodes à des quadragénaires handicapés, « avec l'envie de montrer que ce sont des héros ».
Récemment, elle a tourné un feuilleton racontant le destin tragique de Simona Monyova, la Barbara Cartland tchèque assassinée par son mari en 2011. « La série sera diffusée à la télévision dans quelques jours mais elle a déjà été montrée dans beaucoup de festivals et reçoit chaque fois un très bel accueil », s'enthousiasme la réalisatrice, qui souhaite une diffusion européenne car « le problème des féminicides est universel ».
Les défis du cinéma engagé dans la Tchéquie contemporaine
Zuzana Kirchnerova travaille déjà à l'écriture de son prochain long-métrage, intitulé Bodies, qui explorera la vie d'une danseuse d'opéra et les thèmes de la relation mère-fille, du vieillissement corporel et de la place dans la famille. Cependant, la cinéaste rencontre des difficultés pour boucler le budget de cette nouvelle production.
« Depuis que l'extrême droite s'est fait une place au gouvernement, il est, en Tchéquie, de plus en plus difficile de traiter certains sujets ayant trait au féminisme ou aux minorités LGBT », regrette-t-elle. Malgré les deux grands prix décrochés par Caravane à l'Académie tchèque du cinéma en mars, Kirchnerova devra probablement se tourner vers l'étranger pour financer son prochain film, témoignant des défis actuels du cinéma engagé dans son pays.



