Le premier long métrage d'Eva Libertad García, intitulé Sorda, offre un regard poignant et authentique sur le quotidien d'une femme sourde et les défis de la maternité. Sélectionné au Cinemed 2025, triplement récompensé aux Goya (les César espagnols) et primé à Berlin et Angers, ce film remarquable témoigne de la complexité du rapport au monde pour une personne sourde dans une société conçue par et pour les entendants.
Une histoire inspirée du vécu
Ce n'est pas l'histoire de Miriam Garlo, l'actrice principale, ni celle d'Eva Libertad García, sa sœur réalisatrice, mais elles l'ont inspirée. Miriam Garlo est sourde, Eva entendante. Sorda est né lorsque Miriam a confié à Eva ses angoisses face à son désir de maternité dans un monde validiste. Troublée de ne jamais y avoir réfléchi, Eva a demandé à Miriam de lui écrire ses craintes, obtenant une liste de problèmes liés au fait que l'autre parent soit sourd ou entendant, et à la possibilité que l'enfant naisse sourd ou entendant.
Le couple au cœur du récit
Sorda n'est pas une traduction exhaustive de ces inquiétudes, mais l'histoire d'Ángela et Héctor. Ángela est sourde depuis l'enfance, Héctor est entendant. Ils forment un couple épanoui depuis trois ans. Le film nous invite d'abord à partager leur quotidien, montrant comment Héctor s'adapte pour inclure Ángela, et vice versa. Leur bonheur est renforcé par la grossesse d'Ángela. Mais à l'approche de l'accouchement, une question insistante émerge : leur enfant sera-t-il sourd ou entendant ? Et vers quel monde se tournera-t-il, isolant potentiellement l'un des parents ?
Un suspense au-delà de la naissance
Le suspense se prolonge après l'accouchement, déjà une épreuve inimaginable pour une personne malentendante qui doit suivre des injonctions inaudibles derrière les masques chirurgicaux. Sans révéler la fin, cette révélation met en lumière une réalité complexe et la dissonance que provoque l'arrivée d'un enfant, au-delà du bouleversement universel. Le film montre avec justesse et retenue les émotions du couple.
Plongée dans le monde du silence
Avec une admirable retenue, Sorda choisit d'envisager l'histoire depuis le personnage féminin touché par ce handicap invisible. Après un magnifique prologue sensoriel, le film nous plonge dans la réalité d'Ángela, nous faisant ressentir son point d'ouïe. À la manière de Sound of Metal, un travail virtuose sur le sound design nous fait apprécier ses efforts pour rejoindre la majorité, lorsqu'elle porte des appareils auditifs désagréables. Il nous plonge aussi dans son monde du silence, nous privant des pleurs de son enfant. On comprend alors la tentation du repli communautaire : parmi ses semblables, Ángela oublie l'injustice de sa condition. Mais l'amour, comme le rappelle Roméo & Juliette, n'a que faire des clans et des communautés. Sorda nous murmure quelque chose de plus grand, à écouter le cœur écarquillé. Quel beau film !



