« Romería » de Carla Simón : une plongée sensible dans les mémoires occultées de l'Espagne
Découvert au Festival du cinéma Méditerranée de Montpellier après son passage à Cannes, le magnifique troisième film de la cinéaste catalane Carla Simón, « Romería », raconte une quête intime des origines qui touche à l'universel. Porté par la révélation Llúcia Garcia, ce long métrage explore avec délicatesse les traces d'un passé souvent occulté de l'Espagne post-franquiste.
Une enquête personnelle aux allures de pèlerinage
Marina, 18 ans, a besoin d'un document d'état civil que seule sa famille biologique peut lui établir pour obtenir une bourse pour ses études de cinéma. La discrète jeune fille, adoptée très jeune après avoir perdu ses parents coup sur coup, se rend pour la première fois à Vigo, en Galice, pour rencontrer sa famille paternelle.
Évidemment plus qu'une simple démarche administrative, c'est pour la belle orpheline une véritable enquête des origines qu'elle documente avec son caméscope, tout en s'appuyant sur le journal intime de sa mère. La rencontre avec ses nombreux oncles, tantes, cousins et cousines est d'abord décontractée, joyeuse même, entre sorties en mer à l'atmosphère vacancière et repas du dimanche aux allures de cousinade.
Les non-dits d'une époque tourmentée
Au détour d'éclats de rire et de voix, Marina parvient à attraper quelques bribes de l'histoire de ses parents. Leurs souvenirs diffèrent d'un membre de la famille à l'autre, et les non-dits sont nombreux, embrumés de honte et d'incompréhension. Elle croise ces informations avec les écrits de sa mère et y ajoute les images qu'elle capte elle-même sur les lieux de leur jeunesse.
Il appert que son père était le fils rebelle de cette famille bourgeoise et aisée, et qu'emporté par la force inédite du vent de liberté de la Movida post-dictature franquiste, il a dérivé jusqu'aux rivages sombres, opaques, de l'héroïne et du sida qui ont fait des ravages en Espagne dans les années 80/90.
Carla Simón, une cinéaste au travail de mémoire
Cinéaste catalane récompensée pour son deuxième film, « Nos soleils », ours d'or à la Berlinale en 2022, Carla Simón renoue avec sa veine intime pour son nouveau long métrage « Romería » qui fait écho à son premier essai, « Été 93 », dans lequel elle racontait l'histoire d'une fillette de 6 ans élevée par son oncle et sa tante à la suite de la mort de ses parents.
Le nom a changé mais la source est identique : c'est sa propre histoire que fouille Carla Simón. Elle ne la reconstitue pas directement mais, par l'entremise du personnage magnifiquement incarné par la débutante Llúcia Garcia, à partir de cette mémoire à la fois parcellaire et sélective, la recompose en quelque sorte sur le banc de montage de son imagination.
Du réalisme magique à l'universel
Ainsi, son héroïne parvient-elle à rencontrer ses parents et se mettre littéralement dans leur peau (superbe idée de mise en scène qui fait glisser le film vers le réalisme magique) pour vivre le tourbillon dans lequel ils ont fini par se noyer. Et l'enquête intime des origines de s'élargir avec douceur et émotion, subtilité et sensualité, vers un récit universel d'apprentissage.
Marina en avait besoin personnellement mais de son chemin, on sort réparés collectivement. « Romería » se révèle ainsi bien plus qu'un simple film sur la quête des origines : c'est une méditation profonde sur la mémoire familiale, les secrets qui traversent les générations, et la manière dont l'histoire personnelle s'entremêle avec l'histoire collective d'un pays en transition.
La cinéaste réussit le tour de force de transformer une histoire particulière en une réflexion universelle sur l'identité, la transmission et les silences qui façonnent nos vies. Présenté dans les plus grands festivals internationaux, ce film confirme Carla Simón comme l'une des voix les plus sensibles et importantes du cinéma européen contemporain.



