Ce samedi 6 juin 2026 au soir, le saxophoniste américain Rick Margitza monte sur la scène de Jazz à Valrose, à Nice. La veille, cet ancien compagnon de route de Miles Davis donnait une masterclass au Conservatoire de Nice. C'est là que nous l'avons rencontré, pour un entretien empreint d'humilité et de sagesse.
Un musicien discret mais talentueux
Rick Margitza a 64 ans et une belle carrière derrière lui. Quand on le rejoint, à l'issue d'une masterclass devant une quinzaine d'élèves du Conservatoire de Nice, on a surtout l'impression de s'asseoir à côté d'un adolescent réservé, tenant l'étui de son saxophone près de lui. Le natif de Détroit n'a rien d'un fanfaron. Il pourrait pourtant se targuer de ses états de service : formation dans de prestigieuses institutions (Berklee, Miami, Loyola), trois albums solo sur le fameux label Blue Note, et quelques années marquantes comme sideman de Miles Davis à la fin des années 1980. Installé depuis une vingtaine d'années à Paris, l'Américain revient sur son parcours, son goût pour les lieux alternatifs dédiés au jazz et son désir de jouer, toujours plus.
Préparation et amour des lieux alternatifs
Comment avez-vous préparé votre prestation à Jazz à Valrose ? J'ai répété avec le Big Band du Conservatoire pour faire un solo sur deux de leurs morceaux. J'ai aussi arrangé un titre d'un compositeur brésilien, Ivan Lins, qui s'appelle Love Dance. Et puis il y a le show avec mon quartet de Paris, avec lequel je joue mes compositions depuis une dizaine d'années.
Ensemble, vous avez une résidence à La Gare, à Paris, un lieu insolite loin des clubs classiques… Il y a beaucoup de grands clubs en France et à Paris en particulier. Ils sont formidables, mais souvent assez coûteux. Ce qui fait que le public qui peut se permettre d'y aller est assez âgé. La Gare a un côté très libre, très amusant, avec beaucoup d'énergie. Souvent, des jeunes nous disent que c'est la première fois qu'ils viennent écouter du jazz en live. J'aimerais avoir l'occasion de jouer encore plus souvent.
Une atmosphère propice à l'expérimentation
Cette atmosphère vous donne envie d'expérimenter ? Oui, j'y joue aussi avec un trio électro. Il y a une basse électrique, des effets, des loops, des pédales… C'est toujours ma musique, un peu acoustique mais avec d'autres couches ajoutées.
L'éternel étudiant
Vous semblez avoir l'âme d'un éternel étudiant. On se trompe ? C'est ce qui est génial avec la musique, c'est qu'il y a toujours quelque chose à découvrir. Si vous arrivez à un point où vous pensez que vous êtes cool, que vous n'avez pas besoin de pratiquer, c'est là que votre musique commence à ressembler à une pièce de musée. On vient de perdre Sonny Rollins, décédé le 25 mai dernier à 95 ans. Lui, il a continué de pratiquer jusqu'à ce moment où il n'a plus pu jouer, à cause de sa santé.
Sonny Rollins était l'un de vos maîtres ? Je l'avais bien écouté, bien sûr, mais pas autant que d'autres gars. Et après, j'ai réalisé combien il était important, et sa musique a commencé à m'apporter plus. Lui, Wayne Shorter et Joe Henderson sont venus plus tard dans ma lignée d'influence.
La rencontre avec Miles Davis
Il y a un autre géant que vous avez côtoyé, c'est Miles Davis. Comment êtes-vous entré dans son cercle ? En 1988, j'habitais à La Nouvelle-Orléans et je m'apprêtais à m'installer à New York. Un ami avec qui j'étais à l'école, Bruce Lundvall, travaillait chez Blue Note. Il m'avait dit qu'il ne pouvait rien me promettre, mais que je pouvais lui envoyer une démo. Et il m'a signé. Presque trop facile ! Sans me le dire, Bruce a aussi envoyé ma cassette au studio où Miles enregistrait l'album Amandla. Tommy LiPuma, qui le produisait, m'a téléphoné. Il avait fait écouter la démo à Miles qui lui a lancé : « Appelle ce gars et dis-lui qu'il a décroché un job. »
Vous aviez 26 ans à l'époque, à quoi a ressemblé votre rencontre ? J'étais vraiment, vraiment effrayé. Devant sa porte, il y avait un panneau qui disait d'enlever ses chaussures. Je suis resté dix minutes avec mes chaussures et mon saxophone dans les mains avant d'oser frapper à la porte. Miles a ouvert et il avait un sourire sur son visage. Sa vibe était tellement cool que j'ai réussi à me relaxer. Quand il m'a dit qu'il adorait comment je jouais, j'étais encore plus relaxé.
Les souvenirs avec Miles
Que ressentez-vous quand vous réécoutez certaines de vos performances aux côtés de Miles ? Il y en a quelques-unes sur Live Around the World et sur une compilation de ses différents passages à Montreux. Il y a aussi une captation vidéo, que j'ai regardée sans doute trop souvent. Je suis un peu frustré, parce que je sais qu'il y a des soirs où j'avais mieux joué.
Quel est le plus grand enseignement que vous avez tiré de cette période ? Miles m'a montré qu'on pouvait être mystérieux avec la musique. J'ai appris à être patient, à quitter l'espace et laisser la musique passer. Quand tu es jeune, tu veux te prouver des choses. Mais chaque solo ne doit pas être le meilleur de ta vie.



