Lucrecia Martel change de registre avec un documentaire percutant sur l'Argentine
Depuis son premier film, le captivant La Cienaga (2001), Lucrecia Martel élabore une réflexion nuancée sur son pays, l'Argentine, dont elle scrute les différences de classe, le poids de la religion, le machisme généralisé et l'hypocrisie sociale. Mais avec Nuestra Tierra (en salle), fruit d'un travail de cinq longues années, la cinéaste habituée des récits poétiques chargés en symboles change totalement de registre.
Un fait divers tragique comme point de départ
Dans ce documentaire – son premier – d'une force peu commune, elle prend pour point de départ ce qui aurait pu rester un fait divers tragique : le meurtre de Javier Chocobar commis en 2009 lors d'une confrontation entre ce chef de la communauté des Chuschagasta et trois Argentins, deux anciens policiers et un homme se revendiquant propriétaire d'une terre de la communauté.
À partir des images du moment fatal, issues de plusieurs téléphones portables dont celui du meurtrier lui-même, Lucrecia Martel propose une puissante méditation sur le passé de l'Argentine, la façon dont les vainqueurs réécrivent l'histoire et l'avenir des relations entre Argentins blancs et peuples autochtones.
Entretien avec Lucrecia Martel : racisme et histoire nationale
Le Point : À quel moment avez-vous compris que le meurtre de Javier Chocobar allait vous permettre d'évoquer plus largement le rapport de l'Argentine aux peuples autochtones ?
Lucrecia Martel : Immédiatement, et ce pour une raison très simple. Je viens du Nord de l'Argentine, et les Chuschagasta sont du Nord-Ouest, de la province de Tucuman. J'ai toujours connu le racisme et le mépris de l'Indien, j'ai vécu avec, il est transmis dans l'éducation. Très vite, j'ai compris que dans cette vidéo – que j'ai vue environ six mois après les faits –, était contenu tout un pan de l'histoire de mon pays. Les symboles ne manquent pas… Par exemple, Javier Chocobar a été assassiné le 12 octobre, le jour qui marque, selon l'enseignement qu'on reçoit à l'école, le début de la colonisation espagnole des Amériques.
La vidéo du meurtre et ses implications
Le Point : Cette vidéo du meurtre, vous l'utilisez dans le film.
Lucrecia Martel : Elle a été filmée par le meurtrier lui-même tandis qu'il avait le revolver à la ceinture… puis à la main. Pourquoi, quand on s'apprête à être violent, quand on est armé, décider de filmer la scène ? La question se pose. En fait, son intention et celle de ses deux compagnons était de filmer les gens de la communauté qu'ils étaient venus provoquer.
Ils voulaient enregistrer un geste violent et ensuite pouvoir leur nuire, les envoyer en prison. Un de leurs interlocuteurs, celui qu'on voit prendre des photos, a désarmé les autochtones présents, il a pris les armes et les a jetées au loin. Parce qu'il avait intériorisé le fait que si un autochtone se sert d'une arme, il va directement en prison. Le système est raciste. Cet homme a résisté à toute envie de violence, même quand son frère, Chocobar, a été touché et qu'il l'a vu mourir.
Conflits fonciers et absurdité administrative
Le Point : À partir de cette mort, vous vous êtes intéressée aux querelles entre la communauté des Chuschagasta et le gouvernement argentin sur la propriété des terres. Racontez-nous…
Lucrecia Martel : Avec mon équipe, et le concours d'une historienne, Milena Acosta, nous nous sommes plongés dans les papiers. Une marée de papiers, dans des proportions assez incroyables. Des actes notariés, des plans cadastraux, sur plusieurs décennies. Nous avons effectué des démarches auprès du Bureau des registres fonciers ou encore auprès de la Direction de l'immobilier de l'État pour accéder à certains éléments qui auraient permis de retracer l'historique des terres. Souvent en vain car la communauté n'est pas reconnue comme propriétaire… On touche vraiment à l'absurde : on leur demande sans fin des papiers tout en disant qu'ils n'ont pas le droit d'y accéder ! J'y vois une forme de torture psychologique.
Cinéma comme activisme et impact social
Le Point : Votre action pour la communauté fait-elle de vous une activiste ?
Lucrecia Martel : Toute mon rapport avec le cinéma naît de l'idée que c'est un discours public, et donc politique par nature. La puissance du cinéma c'est sa capacité de transformer le monde. Les images, le son, tout cela a un impact sur la réalité. J'y crois profondément. Et d'autant plus depuis que j'ai fait ce film. Dès qu'il a été fini, je l'ai montré à la communauté. Nous étions dans une salle de cinéma, tous ensemble. Ce fut un moment de communion incroyable qui m'a fait ressentir l'impact que peut avoir un film comme jamais auparavant.
J'ai eu le sentiment d'une rencontre. Les Blancs, les Indiens, ensemble dans une salle pour contempler notre histoire commune. Attention, on imagine vite qu'il n'y a pas de culture de l'image chez les autochtones. Au contraire ! Il y a une culture de l'image énorme dans cette communauté et ils m'ont montré beaucoup de photos prises sur plusieurs générations. Ce film est composé de mes images et des leurs.
Succès inattendu et résonance nationale
Le Point : Nuestra Tierra a connu un vrai succès en Argentine. Comment l'expliquez-vous ?
Lucrecia Martel : Ça a été très surprenant car le film est sorti sans aucune subvention, il n'y avait pas le moindre budget pour la promotion, pas même d'affiche dans les rues… Nuestra Tierra était distribué dans 14 salles et on a fait une meilleure moyenne de spectateurs par écran que le film Pixar du moment, qui lui était sorti sur 600 copies pour vous donner une idée du contraste… Les gens se sont passé le mot par les réseaux, le bouche-à-oreille… Il y a eu comme un élan amoureux des Argentins pour le film. Je n'ai jamais reçu autant de courrier, de réactions. Je me sens transformée par cette expérience, je n'avais jamais vécu ça dans ma vie de cinéaste.
Un film pour affronter l'histoire et le désarroi actuel
Le Point : Ce succès traduit-il un désir dans le pays de regarder son histoire en face ?
Lucrecia Martel : Je crois plutôt que c'est lié au désarroi profond des Argentins en ce moment. Notre destin est dans les mains de Javier Milei et de Donald Trump dont il est l'esclave. On ressent chez les gens le désespoir, la peur, la tristesse. Dans ce monde qui va si mal, trouver un film qui permet de rassembler des gens, et de parler avec son voisin, c'est quelque chose d'infiniment précieux.
Nuestra Tierra, en salle.



