Les jeux de l'amour : jouer ensemble pour mieux s'aimer selon Nathalie Sarthou-Lajus
Les jeux de l'amour : jouer ensemble pour mieux s'aimer

« On bute sur ce malentendu qui consiste à croire que l’être aimé possède ce qui me manque pour vivre », souligne la philosophe Nathalie Sarthou-Lajus, qui participera au festival Philosophia le 25 mai. Tout n’est pas jeu dans l’amour. Mais le jeu manifeste le plaisir intense que l’amour procure, dégagé de toute finalité autre que lui-même, de la part impondérable du hasard dans les rencontres, avec l’inquiétude de trouver « la bonne personne », de tirer le bon numéro, dirait le joueur, au milieu des multiples combinaisons offertes. Ceux qui s’aiment, conscients de l’aléa de leur rencontre et de la fragilité de l’événement qui les a réunis, n’en sont que plus émerveillés devant leur accord quand « ça colle » entre eux. Jouer ensemble, quels que soient le jeu, la scène et la partition, n’est-ce pas encore la meilleure façon de s’accorder et de s’aimer ?

La liberté de jouer seul et ensemble

La capacité de jouer seul est l’expression première de la liberté de l’enfant, de la possibilité de déployer son inventivité, de créer son monde. Jouer seul en présence de l’être aimé (la mère pour l’enfant) est même, selon le psychanalyste Donald Winnicott, la manifestation d’un attachement libre, d’un amour qui n’est pas exclusif, envahissant, car il laisse à l’autre la liberté d’aller vers lui. Jouer ensemble, c’est encore une autre affaire : cela n’arrive pas tout le temps, c’est même assez rare, mais quand ça arrive et que ça prend, c’est le moment de l’alchimie où l’on s’accorde. C’est un moment magique de communion.

Le vide nécessaire à l'amour durable

Pour que deux pièces de bois puissent s’emboîter et jouer ensemble, il faut du vide, de l’écart entre les deux. Ne pas chercher à combler l’écart, mais lui faire une place au creux de l’intimité du couple est aussi le secret pour jouer ensemble et s’aimer dans la durée. L’amour révèle nos êtres manquants. Dans un premier temps, l’illusion est de croire que nous allons combler nos vides respectifs en nous complétant, au point de ne plus faire qu’un. À différents âges de notre vie amoureuse, on bute sur ce malentendu qui consiste à croire que l’être aimé possède ce qui nous manque pour vivre : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, voilà les objets du désir et de l’amour », écrit Platon dans « Le Banquet ». Nous cherchons vainement à combler ce manque.

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J’aime dans le compagnonnage le plaisir inouï de cette intimité que crée le fait de jouer ensemble : le moment de grâce où « ça joue »…

L'ambivalence de l'écart dans le couple

L’effet de ce manque ou de cet écart entre nous est ambivalent. Il est ce qui renouvelle le désir et relance une relation pour qu’elle ne s’épuise pas. Mais, si l’écart devient trop grand, il creuse une distance qui rend l’accord impossible, il crée un détachement qui se transforme en indifférence. L’amour est ainsi un lieu paradoxal d’abandon et de conquête de soi. Si chacun ne fait que se déposséder de lui-même pour se remplir de l’être aimé qu’il idéalise, il est fort probable qu’il n’y aura plus personne à la fin. Si chacun ne travaille qu’à devenir soi, le danger est de se perdre de vue, d’avoir de plus en plus de difficulté à se retrouver, à partager des choses ensemble. Dans les deux cas, c’est mort : la relation est perdue.

J’aime dans le compagnonnage le plaisir inouï de cette intimité que crée le fait de jouer ensemble : le moment de grâce où « ça joue », comme dit le comédien Denis Podalydès, celui de l’accord juste. Il n’y a plus alors de perdant ou de gagnant. Il n’y en a plus un qui domine l’autre, il n’y en a plus un au service du jeu de l’autre, pour mettre en valeur le jeu de l’autre. Chacun est amené à sortir son meilleur jeu, à l’écoute et en réponse au jeu de l’autre, dans le seul but de s’accorder, parce que la jubilation naît de cet accord : c’est la petite musique de l’amour que secrète chaque couple, celle que l’on ne peut pas jouer tout seul. Festival Philosophia, du 24 au 26 mai, à Saint-Emilion. Nathalie Sarthou-Lajus intervient samedi 25 mai à Pomerol (10 h) pour une conversation sur « les jeux de l’amour » avec l’écrivain Alexis Jenni.

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