Un film qui bouleverse les festivals
Grand prix du jury à Venise, prix du public à San Sebastián, Grand prix à Gand, prix du public à La Roche-sur-Yon, prix de la critique et du public à Montpellier… Partout où le nouveau film de Kaouther Ben Hania a été présenté, il n'a laissé personne indifférent. Peut-être que tous ceux qui l'ont récompensé ont voulu, par ce geste, s'excuser de leur impuissance, de leur tristesse, de leur colère face à la tragédie homicide qui se poursuit dans la bande de Gaza. La voix de Hind Rajab retrace l'histoire authentique de cette Palestinienne de 6 ans tuée le 29 janvier 2024 dans la ville de Gaza.
Le récit d'un calvaire
Alors qu'elle tente de fuir avec six membres de sa famille leur quartier assiégé par l'armée israélienne, la voiture de son oncle est prise pour cible. C'est à cet instant que les bénévoles du Croissant-Rouge, basé à Ramallah en Cisjordanie, reçoivent un appel d'urgence d'une jeune Palestinienne de 15 ans : elle est coincée dans la voiture avec sa cousine Hind Rajab. Elle meurt peu après. Seule survivante, la fillette implore les secours de venir la récupérer. Pendant trois heures, à distance, les humanitaires s'efforcent de la rassurer tout en s'échinant à obtenir les autorisations nécessaires pour envoyer une ambulance sur place.
La genèse du projet
Kaouther Ben Hania, réalisatrice tunisienne césarisée pour son précédent film Les filles d'Olfa, raconte : "Quand j'ai entendu sur les réseaux sociaux des extraits des appels de Hind Rajab, sa voix m'a tellement impactée… Pendant une fraction de seconde, j'ai eu la sensation qu'elle me demandait à moi de l'aider." Elle ajoute : "Dans le même temps, j'étais torturée comme un peu tout le monde autour du monde par le sentiment d'impuissance par rapport à ce qui se passe à Gaza, par l'impossibilité d'aider…" Lorsqu'elle découvre que le Croissant-Rouge détient beaucoup plus d'enregistrements des appels de la fillette et des secouristes, la cinéaste se penche plus avant sur le sujet. Elle se dit qu'elle pourrait finalement, malgré son sentiment d'impuissance, "faire quelque chose" dans ce qu'elle sait "à peu près faire" : un film. "Je me suis dit que je ne pouvais pas la sauver mais que je pourrais peut-être faire en sorte qu'elle ne devienne pas un chiffre de plus, en racontant son histoire, pour qu'on mette un visage dessus et lui donner une voix. Car elle a une voix mais sa voix ne porte pas."
Une forme hybride perturbante
Kaouther Ben Hania a pu écouter l'entièreté des enregistrements téléphoniques, l'une des expériences "les plus dures" de sa vie, et a réussi à obtenir le soutien de la mère de Hind Rajab, devenue partie prenante du projet. "On m'a confié cette voix, quelque chose de très important, et mon objectif a été de trouver la meilleure façon de l'honorer, la bonne forme pour la faire retentir", explique la réalisatrice. Issue du cinéma documentaire, elle n'a pas souhaité passer par ce médium. "Je fais toujours confiance à ma première sensation en rencontrant une histoire ; là, elle m'avait demandé de l'aider. Si j'étais passée par le documentaire, j'aurais raconté un événement passé, révolu. Or, pour moi, on aurait dû la sauver, alors il fallait qu'on revive ce moment-là pour bien comprendre qu'on aurait dû." Ainsi, le film prend une forme hybride, inconfortable, d'un suspense d'autant plus infernal que l'histoire est véridique et respectée, et l'issue connue et terrible.
Un huis clos déchirant
Tout est raconté depuis le huis clos du centre d'appels du Croissant-Rouge. Les actrices et acteurs, tous palestiniens, rejouent à la lettre les faits et gestes, les paroles et émotions des secouristes de ce 29 janvier 2024. Mais c'est bel et bien la voix de Hind Rajab qui pleure qu'on la sauve. Chaque fois que son timbre fluet se fait entendre, c'est une claque : on se pense dans un thriller parano et engagé en temps réel, façon 24 heures chrono, hyper efficace, bien filmé, puis on se réveille dans l'horreur. Par un virtuose jeu de champs/contrechamps, Kaouther Ben Hania fait apparaître sur l'écran des téléphones les véritables secouristes et leurs interprètes, enfonçant le clou de sa manipulation salutaire, de son chantage librement consenti : personne ne nous force à être dans cette salle, rien ne nous oblige à en sortir comme si de rien n'était, alors que le drame se poursuit toujours dans la bande de Gaza.



