Ilker Çatak, entre Allemagne et Turquie : Yellow Letters, un film primé sur la répression
En Allemagne, son pays natal, Ilker Çatak s'est imposé comme une figure majeure du cinéma contemporain, notamment grâce à La Salle des profs (2023), un conte moral angoissant nommé aux Oscars en 2024. Ce thriller mettait en scène une jeune enseignante, interprétée par l'excellente Leonie Benesch, qui déclenchait la haine de ses collègues en identifiant l'auteur d'un vol dans son école. Les thèmes de la violence sociale, de la pression du conformisme et des risques de dictature, présents dans ce film, se retrouvent amplifiés dans Yellow Letters, le nouveau long-métrage d'Ilker Çatak, récompensé par l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin.
Un drame moral ancré dans la Turquie contemporaine
Yellow Letters plonge dans l'univers de la Turquie, l'autre pays d'Ilker Çatak, où il a passé une partie de son adolescence et dont sont originaires ses parents. Le film raconte l'histoire d'une comédienne et de son mari metteur en scène dont la pièce est brutalement interrompue à Ankara après la réception d'une « lettre jaune ». Ces documents ont servi à licencier des milliers d'artistes et universitaires suite à une tentative de coup d'État contre Recep Tayyip Erdogan en 2016. Le couple se retrouve alors face à un dilemme cornélien : chercher la justice et s'opposer frontalement au régime, ou tenter de survivre au mieux, en priorisant le bien-être de leur fille adolescente, malgré les défauts de ce système répressif.
Dans un entretien exclusif, Ilker Çatak détaille les enjeux nationaux et internationaux de ce puissant drame moral, révélant comment sa double identité germano-turque a façonné son approche cinématographique.
Une inspiration puisée dans une expérience personnelle unique
Ilker Çatak explique : « Le fait d'avoir vécu dans les deux pays, d'avoir expérimenté les deux cultures, m'a énormément apporté. Je puise constamment mon inspiration dans cette histoire personnelle. Retourner en Turquie à l'âge de 12 ans a été une expérience marquante – presque unique. Avant, j'y allais en vacances, ce qui donnait une image idyllique. Puis, à cet âge pivot, nous avons déménagé. En Allemagne, je vivais dans un grand confort. En Turquie, nous nous sommes retrouvés dans un appartement exigu chez ma grand-mère, partageant une petite pièce avec deux cousins. »
Ces années en Turquie ont joué un rôle crucial dans sa prise de conscience politique. Il a mesuré les différences en termes d'infrastructures et de fonctionnement des institutions, notamment dans le système éducatif, où l'école publique expose à l'endoctrinement tandis que le privé coûte cher. Né en 1984, il évoque les années 1990 et 2000, une période où la Turquie aspirait à rejoindre l'UE, avant que des oppositions politiques ne la fassent dériver vers une direction opposée, rendant le pays méconnaissable aujourd'hui.
La répression des idées au cœur du film
Le sujet de Yellow Letters est directement inspiré de la guerre menée par Erdogan contre les intellectuels. En 2019, lors du tournage d'un film à Istanbul, des amis acteurs ont parlé à Çatak des lettres jaunes qu'ils avaient reçues, avec des motifs absurdes comme « fumer une cigarette en coulisses ». En tant qu'artiste, Çatak s'est identifié à leur situation, se demandant comment réagir si on l'empêchait de tourner ou si sa femme, peintre, ne pouvait plus exercer.
Le film explore comment la violence étatique se répercute au sein des familles, provoquant une contagion de la violence. Le personnage d'Aziz, joué par Tansu Biçer, voit apparaître des réflexes machistes sous la pression, bien qu'il se présente comme un père de gauche et cool. Sa femme Derya, interprétée par Özgü Namal, est tout aussi ambivalente, abandonnant rapidement l'art pour un soap opera, reflétant l'énorme industrie télévisée turque qui évite les sujets de fond, malgré une soif intellectuelle palpable à Istanbul.
Un tournage en exil pour amplifier le message
L'idée de tourner en Allemagne, avec Hambourg jouant Istanbul et Berlin Ankara, est venue du coscénariste et producteur Enis Köstepen. Çatak explique : « Ce film pourrait être en quelque sorte en exil, comme le sont tant d'artistes et intellectuels turcs. J'ai aimé l'idée, car elle transmet la sensation que ce basculement dans le contrôle intellectuel peut arriver partout. Les Occidentaux ne sont pas à l'abri. » Ce choix formel, similaire à l'unité de lieu de La Salle des profs, crée une atmosphère proche de la Turquie tout en universalisant le propos.
Des influences et une quête de sens
Dans son questionnement moral sur la résistance, Yellow Letters évoque le grand cinéma iranien, avec des modèles comme Abbas Kiarostami et Jafar Panahi. Çatak déclare : « Je me sens proche de ce cinéma, et dans ma jeunesse, Kiarostami a beaucoup compté. Souvent, je me demande à quoi sert ce que je fais. Dans le film, l'adolescente se moque de son père : 'Tu crois que tu peux changer le monde en montant une pièce ?' C'est un peu ridicule, mais on le croit quand on consacre sa vie à ça. Voir Panahi dans Un simple accident montre que le cinéma a une grande portée. »
Yellow Letters est actuellement en salles, offrant une réflexion puissante sur l'art, la répression et l'identité.



