Un festival pionnier pour réconcilier cinéma et intelligence artificielle
Alors que l'intelligence artificielle (IA) continue de se propager dans toutes les strates du septième art, suscitant un débat polarisé entre partisans et détracteurs, un festival innovant tente de créer un pont entre ces deux mondes. Initié en 2024 par l'exploitant de salles d'art et d'essai MK2 et par le cabinet de conseil français Artefact, spécialisé dans la data et l'IA, l'Artefact AI Film Festival se présente comme une compétition internationale de courts métrages. Son objectif affiché est de mettre en lumière des œuvres qui intègrent les outils d'IA générative non comme une finalité, mais comme un véritable levier narratif, esthétique et émotionnel.
Une seconde édition placée sous la présidence de Cédric Klapisch
Après une première édition présidée par Jean-Pierre Jeunet en 2024, et une année 2025 sans festival, c'est le réalisateur Cédric Klapisch qui dirige le jury de cette seconde édition. Entouré de neuf personnalités, dont l'actrice Ana Girardot, le président d'Arte Bruno Patino et le directeur général de MK2 Elisha Karmitz, il doit décerner le palmarès ce jeudi 12 février. La compétition a rassemblé pas moins de 265 candidatures provenant de 52 pays différents, avec 20 films finalistes en lice pour la compétition officielle. Six prix seront remis lors d'une cérémonie organisée au cinéma MK2 Bibliothèque à Paris.
Pourquoi un cinéaste du réel préside ce festival IA ?
Le Point : Vous, le cinéaste du réel et de l'observation du quotidien, pourquoi avoir accepté de présider le jury d'un festival d'œuvres créées avec le concours de l'IA générative ?
Cédric Klapisch : J'ai accepté cette mission pour mieux connaître le sujet, pour comprendre réellement ce qu'est l'intelligence artificielle. Trop de personnes dans mon milieu la critiquent sans véritablement savoir de quoi elles parlent. À travers ce jury, je voulais découvrir ce qu'on peut faire aujourd'hui avec ces outils. Je suis parfaitement conscient des problèmes que pose cette technologie, notamment concernant l'environnement, avec la consommation d'eau excessive des data centers, sans oublier les enjeux cruciaux d'emploi et de propriété intellectuelle.
Mais toute nouvelle technologie crée toujours des problèmes tout en en résolvant d'autres. C'est un peu ce dont je parlais dans mon dernier film, La Venue de l'avenir, où l'on voit en 1895 un photographe se moquer de son ami peintre en lui affirmant que la photographie va remplacer la peinture. Nous en sommes exactement au même point aujourd'hui avec l'IA. On peut craindre qu'elle mette, à terme, tout le monde au chômage dans le cinéma, mais la vérité, c'est qu'on n'en sait rien. J'adopte une position intermédiaire. Le problème n'est plus de savoir si l'IA doit exister ou non : elle est déjà là. La question essentielle est désormais de savoir ce que nous en faisons. Comment pouvons-nous la rendre vertueuse ?
Premières impressions face aux films en compétition
Le Point : Quelles sont vos premières impressions après avoir sélectionné 20 finalistes parmi les 225 courts-métrages candidats ?
Cédric Klapisch : J'ai remarqué qu'un grand nombre d'entre eux conservait un côté abstrait. Cela est lié au fait que lorsque l'on prompte, c'est-à-dire que l'on décrit avec des mots ce que l'on souhaite obtenir de l'IA générative, celle-ci ressort souvent des résultats un peu bizarres, un peu surréalistes. Les logiciels répondent à leur manière et les créateurs jouent avec cette particularité. Je dirais que plus de 50 % des films présentaient quelque chose d'assez anxiogène, de cauchemardesque.
L'autre aspect particulièrement marquant, c'est cette volonté évidente d'aller chercher des images impossibles, des choses qu'on ne pourrait jamais réaliser avec une caméra et une équipe de tournage traditionnelle, que ce soit en animation ou en prise de vue réelle.
L'IA dans son propre processus de création
Le Point : Vous qui êtes un cinéaste de la direction d'acteurs et de l'observation minutieuse du réel, pourriez-vous imaginer utiliser l'IA générative dans votre propre processus de création ? Cette expérience de président du jury a-t-elle changé votre regard ?
Cédric Klapisch : Nous utilisons déjà certains outils d'IA en postproduction, qui nous facilitent considérablement le travail. Mais je le fais de la même manière qu'on choisit aujourd'hui entre Wikipédia, Google ou ChatGPT pour effectuer une recherche. Cependant, comme vous l'avez souligné, j'aime profondément travailler avec des acteurs, j'aime écrire des histoires. Ce n'est pas demain que je vais écrire avec ChatGPT et travailler avec de faux acteurs. Ce festival et cette technologie attisent ma curiosité, mais ils ne modifient pas fondamentalement ma façon de travailler.
Le caractère sacré de la performance humaine
Le Point : James Cameron, pourtant pionnier des nouvelles technologies au cinéma, a qualifié l'idée de remplacer des acteurs par l'IA d'« horrifiante ». Il est hors de question pour lui de toucher au caractère « sacré » de la performance humaine. Partagez-vous ce point de vue ?
Cédric Klapisch : Je suis évidemment d'accord avec lui. Je ne veux absolument pas que l'idée de l'acteur et de la représentation humaine, avec un corps humain et une réalité d'humanité, disparaisse. Je peux parfaitement concevoir des œuvres d'animation fabriquées avec le concours de l'IA, mais, en ce qui concerne les prises de vues réelles, je milite activement pour que le spectacle humain reste vivant et authentique.
Je pense sincèrement que ce sera toujours le cas. De la même façon qu'on n'a pas fait disparaître le théâtre en inventant le cinéma, nous aurons toujours envie de garder une part essentielle d'humanité dans le cinéma, malgré l'avènement de l'IA générative.
Les ambitions de Disney et les enjeux de souveraineté
Le Point : Lorsque les nouveaux dirigeants de la Walt Disney Company déclarent que l'une des priorités du groupe sera l'incorporation de l'IA dans la production des films, est-ce que cela vous inquiète ?
Cédric Klapisch : Quand on se trouve dans une logique d'animation ou de films comportant beaucoup d'effets visuels, comme c'est souvent le cas chez Disney, cela me paraît assez incontournable. Mais ce n'est pas parce que le synthétiseur existe qu'on a arrêté de jouer du violon. Ce sont des techniques qui vont s'additionner, se superposer, plutôt que se remplacer. Ce qui m'inquiète davantage, ce sont les questions de souveraineté. Si demain, tous les outils d'IA générative sont américains ou chinois, nous pourrions faire face à de sérieux problèmes d'indépendance créative et technologique.
Transparence et réglementation nécessaires
Le Point : Faudrait-il imposer un principe de transparence et une obligation de déclaration d'usage de l'IA dans tous les films ?
Cédric Klapisch : Oui, absolument. C'est exactement ce qui s'est produit dans le domaine de la publicité lorsqu'on a imposé d'indiquer clairement les retouches effectuées sur les personnes. Le problème se pose directement avec les mannequins, à qui on dit souvent : nous allons utiliser votre corps, mais nous allons changer votre visage. Il est impératif de mettre en place une réglementation solide pour qu'un style de dessin, un corps ou une voix appartiennent à une personne humaine, et soient protégés en tant que tels. Les négociations interprofessionnelles sont actuellement en cours pour parvenir à cet objectif.
Mobilisation syndicale en France
Le Point : Aux États-Unis, la fédération SAG-AFTRA négocie le renouvellement des accords-cadres après la grève historique de 2023 où l'IA était au cœur des discussions. Avez-vous l'impression qu'en France, les organisations syndicales du cinéma sont suffisamment mobilisées sur ce sujet crucial ?
Cédric Klapisch : Pour les acteurs, il n'y a pas encore de véritable coordination à grande échelle. J'ai l'impression que la réponse passe davantage par les auteurs, à travers des organisations comme la Société des Réalisateurs de Films et la Société civile des Auteurs Réalisateurs Producteurs.
Les comédiens de doublage ont été parmi les premiers à réagir vigoureusement pour contester le clonage de leur voix. Mais pour l'instant, il n'y a pas encore chez nous une mobilisation comparable, en ampleur et en visibilité, à ce qu'il y a eu aux États-Unis. Le chemin reste à parcourir pour une prise de conscience collective et une action coordonnée.