Corinne Luchaire : la tragédie d'une actrice étoile filante de l'Occupation
Corinne Luchaire, l'étoile filante du cinéma sous l'Occupation

Corinne Luchaire : l'étoile filante sacrifiée de l'Occupation

Corinne Luchaire a brillé dans une dizaine de drames entre 1934 et 1940. Mais son rôle le plus poignant reste celui de sa propre existence : la trajectoire brisée d'une jeune femme frivole dont le principal tort fut d'avoir eu un père irresponsable, Jean Luchaire, patron de la presse collaborationniste, fusillé en 1946 au fort de Châtillon.

Elle l'a suivi jusqu'au bout, dans les nuits folles de ce Paris qui s'enivrait et se gavait avec l'Occupant, jusqu'à ce mariage vénéneux avec un voyou enrichi dans le marché noir, jusqu'à la fuite à Sigmaringen, jusqu'aux prisons de Nice puis de Fresnes. Bref, jusqu'au désastre absolu. Elle écope de dix ans d'indignité nationale, sanction qui la frappe aussi durement que la tuberculose quelques années plus tôt. Elle s'éteint à 28 ans, oubliée et réprouvée de tous.

Un seul succès et déjà une star

Le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les ombres, sorti en mars dernier avec Jean Dujardin dans le rôle du père et la débutante Nastya Golubeva dans celui de la fille, a remis en lumière ce destin singulier. Notre excellent collègue Jean-Luc Wachtausen a signé une chronique remarquable au sujet de ce film-fleuve qui évite, avec doigté, le manichéisme sur ces personnages controversés. On peut actuellement voir deux films de Corinne Luchaire sur Canal+ VOD : Je t'attendrai de Léonide Moguy et Le dernier tournant de Pierre Chenal. C'est l'occasion idéale.

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La première chose qui frappe au visionnage : Corinne Luchaire possédait un réel talent. Prison sans barreaux, de Léonide Moguy, la révèle en 1938 dans le rôle d'une petite sauvageonne d'une maison de correction injustement enfermée par ses parents. Elle a dix-sept ans à peine. Une enquête de La Cinématographie française la place, l'année suivante, parmi les quatre actrices que les Français souhaitent le plus revoir, aux côtés de Danielle Darrieux, Michèle Morgan et Viviane Romance. À dix-huit ans, son destin semble radieux.

Comment elle rate Marcel Carné

Malheureusement, parmi les films qu'elle tourne avant la guerre, aucun n'a laissé une trace profonde dans la cinématographie française. Une occasion en or s'est toutefois présentée à elle. Elle est en train de tourner Je t'attendrai quand Marcel Carné lui offre le grand rôle féminin du film qu'il prépare, aux côtés de Jean Gabin : Le jour se lève.

Las, Corinne Luchaire s'est déjà engagée avec la CIPRA (Compagnie internationale de Productions cinématographiques) et doit tourner avec Pierre Chenal Le dernier tournant. Elle hésite. Dans ses mémoires (Ma drôle de vie, Éditions Nouveau monde), elle raconte qu'elle accepte de tourner un bout d'essai « en brune » pour Marcel Carné.

Elle craint la teinture. On lui passe malgré tout les cheveux au cirage. Tout ce qu'elle retient de cette expérience ce sont les trois jours de shampooings qu'il lui a fallu pour retrouver sa blondeur naturelle. « Marcel Carné me paraissait tout à coup beaucoup moins génial, Jean Gabin moins séduisant », écrit-elle. On ne sent pas chez cette jeune personne un jugement très sûr… Et l'histoire, hélas, l'a assez démontré.

Des amants diaboliques

En tout cas, voilà comment elle passe à côté de ce chef-d'œuvre pour aller se fourvoyer dans Le dernier tournant de Pierre Chenal. Elle embarque pour Nice où se tient le tournage de cette première adaptation (il y en aura quatre !) du roman de James M. Cain, Le facteur sonne toujours deux fois.

Corinne Luchaire y incarne Cora, épouse maltraitée par Michel Simon, formidable en cocu répugnant. Elle n'a pas vingt ans, il en a quarante-quatre. Michel Simon tient une station essence et un petit troquet attenant. Il recrute, pour le seconder, un chômeur semi-vagabond (Fernand Gravey).

Très vite, Cora et le nouvel employé nouent une liaison secrète. Ils tentent de se débarrasser de Michel Simon. L'entreprise rate. Les amants diaboliques remontent une machination. Un juge d'instruction (Marcel Vallée) soupçonne quelque chose et dresse l'amant contre la maîtresse tandis qu'un parent du mari défunt (Robert Le Vigan) flaire l'entourloupe…

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Les mains baladeuses de Michel Simon

Bref, nous sommes dans une atmosphère de film noir où les sentiments sont poisseux, désespérants, glauques… Le film se tient très bien mais bute malheureusement sur un dénouement invraisemblable – l'amant est condamné mais pour le meurtre accidentel de sa maîtresse alors qu'il conduisait lui-même le véhicule, devant témoins.

La mise en scène de Chenal sabote l'effet recherché. Rien ne permet le doute : la police ne peut pas en conclure à un meurtre intentionnel. Avec cette fin bâclée, Pierre Chenal se tire une balle dans le pied. Il filme maladroitement ce qu'il aurait dû laisser dans le flou.

Corinne Luchaire s'attarde un peu sur ce film dans ses mémoires pour confier que Michel Simon eut un geste déplacé au cours d'une prise, qu'elle en poussa un cri d'horreur et que leurs relations en devinrent compliquées. Un petit #metoo avant la lettre est glissé quelques lignes plus loin. Elle se plaint aussi de Pierre Chenal qui exige qu'on rejoue jusqu'à vingt fois la même scène pour obtenir satisfaction.

Farces et attrapes

Elle en profite aussi pour caser que Robert Le Vigan – collaborateur qu'elle retrouvera à Sigmaringen – lui inspire d'instinct une certaine répulsion en raison des personnages étranges qu'il a toujours incarnés à l'écran.

Mais ce qu'elle retient avant tout, ce sont les soirées « farces et attrapes » où elle s'amuse, avec son partenaire Fernand Gravey, à glisser des pétards sous les chaises des convives… Toute Corinne Luchaire tient dans ces quelques lignes : une jeune femme qui ne songe qu'à s'amuser, et qui ne changera pas sa ligne de conduite quand les grands drames de la guerre s'avanceront.

Le dernier tournant est un film maudit. Parce qu'il est juif, Pierre Chenal est interdit sous l'Occupation, et ses films tombent avec lui. Puis, le film ressort pendant la guerre mais son nom est retiré du générique. À la Libération, Pierre Chenal est rétabli dans ses droits mais ce sont cette fois les noms de Corinne Luchaire et Robert Le Vigan qui sont purgés du fait de leur collaboration…

L'autre film disponible sur Canal+

Je t'attendrai de Léonide Moguy tient mieux la distance. En octobre 1918, un soldat « déserte » deux heures pour rejoindre son village non loin des rails où son train est arrêté pour cause d'incidents. Il brûle de revoir la jeune femme qu'il aime et dont il n'a plus aucune nouvelle. L'a-t-elle déjà oublié pour un autre ? Est-il arrivé un drame ? Il faut qu'il sache et tant pis s'il ne dispose pas d'une permission en règle.

Tourné entièrement en temps réel – les horloges sont omniprésentes, le train attend – c'est un film tendu, sobre, d'une modernité étonnante. Corinne Luchaire – la fiancée – est parfaite.

Le film sort en mars 1939 sous le titre Le Déserteur. L'Union nationale des anciens combattants s'étrangle : ce titre est une insulte à la mémoire des poilus, une apologie de la désertion, un scandale.

En fait, le film n'est nullement une apologie de la désertion. Le soldat (incarné par Jean-Pierre Aumont) ne déserte pas par lâcheté ni par pacifisme. Léonide Moguy n'a pas conçu ce film comme un pamphlet contre l'armée mais comme une romance contrariée et emboîtée dans une course contre-la-montre.

Le Déserteur est en salle depuis six mois quand la France entre en guerre. Cette fois, le titre ne passe plus et devient insupportable au moment où les autorités appellent sous les drapeaux des milliers de soldats. La censure transforme ainsi Le déserteur en Je t'attendrai en novembre 1939. On a les pudeurs que l'on peut.

Du noir et blanc, dans tous les sens du terme

Bien sûr, le film de Moguy obéit en fait aux canons de l'époque : du noir et blanc dans tous les sens du terme. Les amants s'aiment d'amour pur, le méchant – le tenancier du bar (René Bergeron) qui emploie la dulcinée – est à la fois laid et abject. Aucune nuance de gris mais c'était l'usage dans un cinéma où la frontière entre le bien et le mal était strictement gardée.

La réprobation dans laquelle la fille de Jean Luchaire tombe va s'abattre sur ces deux films. La filmographie de la « collabo officielle » est mise au rebut, elle qui n'avait pas tourné un seul film pour La Continentale, la tuberculose l'en ayant empêchée. Et c'est Quentin Tarantino, découvrant le cinéma de Léonide Moguy lors de la promotion d'Inglorious Basterds, qui lancera la restauration de Je t'attendrai et l'arrachera à l'oubli.

Pauvre et oubliée

Corinne Luchaire aura donc été exclue deux fois. D'abord des plateaux, par la tuberculose et l'Occupation. Ensuite des écrans, par l'épuration. Elle vit ses dernières années, pauvrement, dans une chambre de bonne, porte d'Orléans. En 1949, Léonide Moguy – juif ukrainien exilé aux États-Unis pendant la guerre pour fuir l'Occupation – voulait lui redonner sa chance et la faire tourner en Italie dans un film. Ce projet était intitulé La vie recommence demain. Elle meurt cependant le 22 janvier 1950, emportée par sa maladie.

Léonide Moguy tourne quand même en Italie avec une autre actrice, Pier Angeli. Le titre de son nouveau film semble un discret hommage à son égérie défunte : Demain, il sera trop tard. Pour Corinne Luchaire, la gloire et la mort sont arrivées trop tôt et la lucidité sur les dangers qui la cernaient, trop tard.

Films disponibles :

  • Je t'attendrai (anciennement Le Déserteur), de Léonide Moguy. France, 1939, 1 h 25. Avec Jean-Pierre Aumont, Corinne Luchaire, Edouard Delmont, Berthe Bovy, René Bergeron. Disponible sur Canal+ VOD.
  • Le Dernier Tournant, de Pierre Chenal. France, 1939, 1 h 30. Avec Fernand Gravey, Corinne Luchaire, Michel Simon, Robert Le Vigan, Marcel Vallée, Florence Marly. Disponible sur Canal+ VOD.