Après un début en fanfare mardi soir avec « La Vénus électrique », le Festival de Cannes a été rattrapé par la réalité la plus douloureuse. Mercredi soir, en projection hors compétition, « L'Abandon » de Vincent Garenq est présenté, en salles simultanément. Le film relate avec une rigueur implacable les onze derniers jours de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie assassiné par un terroriste islamiste le 16 octobre 2020.
Un récit sobre et exemplaire
L'entreprise était délicate, d'autant que cette blessure est encore vive dans la société française. Vincent Garenq, réalisateur de 60 ans spécialisé dans les affaires judiciaires, a choisi la rectitude. Il s'en tient aux faits, sans spectaculaire, ce qui rend « L'Abandon » exemplaire. Cette sobriété n'empêche pas l'émotion : on connaît la fin, mais on est bouleversé par la solitude de Samuel Paty, pris dans un engrenage effroyable : la dénonciation mensongère d'une élève, la meute numérique, la campagne de haine orchestrée par un prédicateur intégriste, les atermoiements de la police, de la mairie, de l'Éducation nationale. L'enseignant est soutenu par certains collègues, lâché par d'autres.
L'incarnation d'Antoine Reinartz
Le film doit aussi sa puissance à l'interprétation d'Antoine Reinartz, 40 ans. Cet acteur, qui fut président d'Act Up dans « 120 Battements par minute » et avocat général dans « Anatomie d'une chute », enchaîne les rôles marquants. Il raconte comment il a accepté le projet : « J'ai reçu le scénario, je l'ai lu dans la nuit, et j'ai donné mon accord dès le lendemain matin. » Interrogé sur la charge émotionnelle, il répond : « J'ai réagi dans une innocence totale, avec un regard de comédien : le scénario est juste, j'y vais. C'est pendant la promotion que j'ai pris la mesure des enjeux politiques et sociétaux. »
Un film pour faire avancer le débat
Antoine Reinartz ne craint pas les instrumentalisations : « On ne pourra pas les empêcher. Mais le film se concentre sur les faits. À ce titre, il n'est pas récupérable, il fait avancer le débat. » Il insiste sur la méconnaissance de Samuel Paty : « C'est un symbole, mais on connaissait peu de choses de lui, pas même le son de sa voix. » Pour préparer son rôle, il s'est nourri des comptes rendus des procès, de livres, et de conversations avec la sœur de Samuel Paty, Mickaëlle, qui a collaboré au scénario. « Il représentait la quintessence de l'enseignant républicain, passait beaucoup de temps avec ses élèves, préparait ses cours avec méticulosité. Avec son écharpe, ses lunettes, son sac à dos, il était très “Éduc nat'”, et c'est un compliment ! »
Un tournage secret
Le tournage a eu lieu dans un collège prêté, ce qui a facilité le travail. « On a tenu ce tournage secret, pour éviter les pressions ou les procès d'intention. C'est rare de pouvoir maintenir une telle confidentialité », explique Reinartz. Il a appris beaucoup sur le drame, notamment que Samuel Paty n'a pas parlé de ce qu'il vivait à ses proches. « C'est une histoire que tout le monde croit connaître mais qu'on connaît mal. Ce n'est pas le cours qui est à l'origine de ce drame, mais le mensonge d'une collégienne. Ce film nous invite à regarder les faits, les rouages de cet engrenage terrible, et à nous méfier des débats sur de grandes idées. »
Un message de retenue
Le film confirme aussi les dangers des réseaux sociaux. « Les réseaux favorisent la radicalité, les surenchères. En fait c'est un exutoire : les gens ont l'impression de prendre position, mais le font surtout pour eux », souligne l'acteur. Interrogé sur le fait d'être désormais associé à Samuel Paty, il répond : « Ça ne me dérange pas du tout. Quitte à être identifié à un rôle, autant que ce soit à cette belle figure. »
« L'Abandon », de Vincent Garenq, 1 h 40, en salle le mercredi 13 mai.



