Notre époque étant ce qu'elle est, il y a des titres qu'on imagine vite se muer en réquisitoire. Prenez Pourquoi les Amazones n'existent pas, de Véra Nikolski et Nicolas Pichoff, par exemple. Quelle vilaine intention camoufle-t-il ? Pourquoi s'en prendre à ces femmes guerrières, cavalières, chasseuses, libres, splendides, les cheveux au vent et le patriarcat sous le sabot ? Pourquoi aller piétiner cette préhistoire consolatrice pour beaucoup de féministes, ce paradis perdu, leur âge d'or d'avant la chute, leur Éden sans Adam, sans envie de phallus ni côte surnuméraire ?
La réponse de la politologue de formation et du physicien de métier tient en peu de mots : parce que c'est faux. Ou, plus exactement, parce que rien ne permet d'en faire autre chose qu'un mythe, une exception, un fantasme militant nourri d'une poignée de cas montés en épingle et à la truelle herméneutique. Comme le détaillent Nikolski et Pichoff, les théoriciens du « matriarcat primitif » ont l'habitude de prendre des tombes avec armes, des récits antiques ou des indices archéologiques épars pour des preuves d'un monde disparu où les femmes auraient chassé et guerroyé à l'égal des hommes.
La matière des sexes
Avec Pourquoi les Amazones n'existent pas, qu'elle raconte né de ses discussions avec Pichoff suscitées par son précédent et premier ouvrage, le but est de comprendre pourquoi, durant l'immense majorité de l'Histoire, les hommes ont été assignés aux tâches dangereuses – chasse au gros gibier, guerre, maniement des armes létales – et les femmes aux activités compatibles avec la reproduction, l'allaitement, le soin des petits et la survie quotidienne du groupe. Autrement dit, que la division sexuelle du travail n'est pas un caprice tombé du ciel, ni un complot masculin mondial fomenté depuis la grotte de Lascaux, mais bien plutôt le fruit de contraintes matérielles, démographiques, logiquement évolutives et, de ce fait, co-construites entre femelles et mâles humains, sans victimes ni bourreaux fixés une bonne fois pour toutes.
Soit exactement ce qu'un marxiste conséquent devrait saisir au quart de tour, à condition de ne pas méconnaître ou, pire, mépriser la biologie. Car c'est bien l'un des angles morts du progressisme contemporain, où l'on se proclame matérialiste tant que la matière reste désincarnée. Les rapports de production, oui. L'économie, bien sûr. Les structures sociales, cela va sans dire. Mais la physiologie ? La grossesse ? L'allaitement ? La mortalité infantile ? Le fait, vaguement contrariant pour les ateliers d'écriture inclusive, que l'espèce humaine est sexuée, vivipare, mammifère, et que ses petits mettent un temps absurde à devenir autonomes ? Là, c'est comme si la matière devenait honteuse et se mettait à empester le « déterminisme », donc la droite, le fascisme, CNews, la fin des haricots.
L'utopie retourne sa veste
En point de départ, le livre s'emploie à dégonfler un certain « paléolithiquement correct », en montrant que les histoires de matriarcat originel et de femmes-chasseresses-garçons-manqués-de-la-préhistoire n'ont rien d'une invention récente, et encore moins d'une découverte scientifique. Qu'il s'agit au contraire d'un très vieux motif mythologique, présent dans de nombreuses cultures et présentant les femmes comme des êtres ayant jadis détenu le pouvoir avant d'en être dépossédées. La blague, c'est que ce mythe a longtemps eu une fonction lourdement misogyne : il dépeignait un monde à l'envers, chaotique, terrifiant, que la restauration de l'ordre masculin était venue pacifier en le remettant dans le bon et droit sens.
Aujourd'hui ? Le récit est resté le même, sauf qu'il a changé de polarité. Le vieil enfer est devenu nouveau paradis perdu et la gynocratie, jadis croque-mitaine, s'est recyclée en utopie féministe. Comme l'écrivent Nikolski et Pichoff, citant l'historien et mythologue Julien d'Huy, il en va d'un « lieu vide » que chaque époque remplit avec ses obsessions.
Chasser n'est pas jouer
La séquence la plus réjouissante de Pourquoi les Amazones n'existent pas concerne toutes ces études récentes, et lourdement médiatisées, prétendant démontrer que les femmes chassaient très majoritairement « comme les hommes » – on va même jusqu'à la fourchette de 80 % – dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, et que l'homme chasseur et la femme cueilleuse auraient été des clichés sexistes utiles pour « naturaliser » l'oppression. Le souci, c'est que, une fois les sources décortiquées – l'un des morceaux de bravoure du livre – , le château de cartes prend l'eau par tous les étages.
Nikolski et Pichoff reviennent notamment sur l'étude d'Anderson et al., l'un des plus gros totems du « féminisme savant » qu'ils critiquent. En l'analysant de près, on se cogne à un échantillon biaisé, une sélection commode des sociétés, des erreurs de codage et une confusion entre chasse au petit gibier, participation rituelle, rabattage, piégeage, exceptions individuelles et activité socialement reconnue… En somme, à un tableau traduisant moins une révolution scientifique qu'un tour de passe-passe académique. Selon d'autres publications, largement plus solides, la participation des femmes à la chasse aux grands animaux tournerait plutôt entre 3 et 15 % des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Des proportions très loin du fameux 80 % rabâché, et parfaitement cohérentes avec la distribution normale des traits « virils » dans la population féminine.
Aussi, Nikolski et Pichoff exposent comment, selon les études « références » de la théorie du matriarcat primordial, ce que l'on appelle « chasse » ne désigne pas toujours la même chose. Aller attraper du petit gibier, poser des pièges, participer à une battue, jouer un rôle rituel ou symbolique autour de la baleine tuée par son mari, ce n'est pas exactement comme de partir seul ou en petit groupe planter une arme perforante dans un animal susceptible de vous éventrer.
Le coût des ventres
Ce qui nous pousse au cœur, et à l'os, du livre : la mathématique du risque. Prenez un groupe de quarante individus, vingt hommes et vingt femmes. S'il perd dix-neuf hommes, le survivant peut théoriquement féconder les vingt femmes restantes. Le groupe est traumatisé, affaibli, probablement en grande difficulté, mais sa capacité de reproduction n'est pas anéantie. S'il perd dix-neuf femmes, en revanche, les vingt hommes restants ne pourront pas compenser la disparition des matrices reproductives. Une seule femme ne fait pas vingt lignées, elle ne remplace pas vingt grossesses possibles et donc ne multiplie en rien le nombre d'enfants que le groupe pourra produire.
En résumé, la perte d'une femme en âge de procréer n'a donc pas, du point de vue strictement démographique – et non moral, affectif ou métaphysique –, le même coût que celle d'un homme. Ce qui fait que le groupe qui expose massivement ses femmes aux risques létaux arbitrables joue avec son propre effacement, quand celui qui concentre ces risques sur les hommes augmente ses chances de durer. Et c'est ainsi, posent Nikolski et Pichoff, que certaines formes de coopération, de partage, de sacrifice et d'organisation collective s'imposent parce qu'elles donnent à certains groupes de meilleures chances de survie.
Gène sans patrie
C'est précisément ici, sur la ligne d'arrivée théorique, que Nikolski et Pichoff se prennent les pieds dans le tapis de la biologie évolutive. À trop ferrailler contre la sociologie constructiviste, nos deux auteurs se parent certes avec enthousiasme du manteau de Darwin, mais y brodent le mauvais motif : celui de la « sélection de groupe ». Un paradigme aujourd'hui largement considéré comme caduc, balayé dès la fin des années 1960 par des pointures comme George C. Williams puis Robert Trivers, qui ont montré combien la différenciation sexuelle s'enracine dans l'anisogamie – l'inégalité cellulaire de base entre gamètes mâles (petits, nombreux et peu coûteux) et gamètes femelles (gros, rares et énergétiquement chers).
Le hic de l'histoire, c'est que l'évolution se moque éperdument du salut de la tribu ou de l'espèce. La sélection naturelle opère à l'échelle impitoyable et microscopique du gène, dont l'unique et aveugle « but » est de maximiser sa propre réplication. En s'accrochant à la sélection de groupe, Nikolski et Pichoff assument, certes, de biologiser le marxisme classique, mais ils remplacent une fable par une autre : celle d'un « contrat tacite » où les hommes auraient noblement accepté de se faire écharper à la chasse ou à la guerre pour préserver les précieuses matrices féminines et assurer la survie démographique du collectif. Beau comme une tragédie grecque, mais scientifiquement toujours pas mal bancal.
Pourquoi les Amazones n'existent pas. Les sexes, le risque et l'évolution, de Véra Nikolski et Nicolas Pichoff (Fayard, 400 p., 23 €).



