Pierre Molinier : une biographie revue et augmentée pour percer le mythe de l'artiste bordelais
Un demi-siècle après la disparition de l'insaisissable artiste bordelais, l'auteur Pierre Petit reprend et met à jour sa première biographie datant de 1992. La seconde version contient 80 pages de plus que la précédente, fruit d'un travail méticuleux sur des archives considérables.
Un artiste provocateur au carrefour du sacré et de l'obscène
Précurseur du body art, fétichiste obsessionnel et technicien hors pair, Pierre Molinier (1900-1976) laisse une œuvre vertigineuse, peintures, sculptures et photomontages, au carrefour du sacré et de l'obscène. Derrière son esthétique sulfureuse se cache une arme redoutable : son humour noir. Pour bousculer les conventions bourgeoises et railler l'esprit de sérieux du monde artistique, le Bordelais a fait du canular sa seconde nature.
Tous ses biographes s'y sont d'ailleurs cassé les dents, égarés par ses mystifications permanentes. Florilège de ses provocations les plus féroces : il racontait avec aplomb appartenir à une société secrète, ou avoir été missionné par des émissaires du Dalaï-Lama pour exécuter des toiles. Il prenait un malin plaisir à glisser l'anus d'un chat en plein premier plan d'un tableau par ailleurs parfaitement romantique, comme « Les Amants dans la campagne » (1949).
Connaissant l'homophobie notoire d'André Breton, il lui souhaita bonne année en 1960 avec la photo « L'éperon d'amour », une scène d'autosodomie. Après avoir poussé la facétie jusqu'à mettre en scène son propre (et faux) suicide dès 1950, Molinier tire définitivement sa révérence en mars 1976 d'une balle dans la tête, il y a tout juste cinquante ans.
Pierre Petit : un biographe acharné face aux mystifications
Ce coup de feu vient faucher en plein vol un projet de biographie tout juste entamé par un autre Bordelais au destin atypique : Pierre Petit. Né en 1944, ce jeune globe-trotteur a d'abord été envoyé spécial pour le journal « Sud Ouest », avant de devenir docteur en sciences de l'éducation et d'enseigner le français aux quatre coins du monde.
C'est entre deux de ces lointaines destinations qu'il s'était lié d'amitié avec l'artiste Molinier, amorçant avec lui l'écriture de sa vie. Las ! Pierre Petit se trouve aux antipodes, en Nouvelle-Zélande, quand tombe la nouvelle fatidique de ce mois de mars 1976. Depuis, tel un moine copiste, il travaille « quasiment tous les jours depuis quarante ans sur Molinier ».
Sa première biographie, « Molinier, une vie d'enfer », éditée chez Ramsay/Jean-Jacques Pauvert en 1992, « contenait des erreurs. Il convenait de faire certaines mises au point », explique-t-il. Collaborant avec les Éditions Mollat et L'Arbre Vengeur, il a conservé la structure originale mais a repris l'intégralité de ses archives, des milliers de lettres et de documents, pour cette nouvelle version enrichie.
Démêler le vrai du faux : un défi titanesque
Démêler le vrai du faux tenait de la gageure face à un Molinier tellement mythomane qu'il en perdait ses propres biographes. Mais Pierre Petit s'est replongé dans ce travail titanesque, profondément « agacé par certaines contre-vérités ». Deux faits expliquent principalement cet agacement.
D'abord, on déniait à Pierre Molinier la paternité d'une photo d'Emmanuelle Arsan posant nue devant son tableau « Les Dames au pistolet » (vers 1968). « Or j'ai la preuve, poursuit Pierre Petit, que Pierre Molinier l'a rencontrée, notamment à Bordeaux, chez lui, où le couple Rollet-Andriane a passé une nuit. » Ajoutant, facétieux : « Vous pouvez imaginer ce que Molinier, Marayat et son mari ont pu faire à trois… »
Une contre-vérité que Petit tenait à corriger, tout comme la légende tenace entourant la mort du peintre. « Je ne voulais pas laisser courir de fausses rumeurs, comme celle du mot prétendument retrouvé sur sa porte, qui ne disait pas 'Je me tue, la clé est chez le concierge', pour la bonne raison que dans cet immeuble, il n'y avait tout simplement pas de concierge ! »
Reconstituer les derniers instants : entre archive et imagination
Le récit de cette journée fatidique constitue le véritable climax de son livre. Pour reconstituer les derniers instants du peintre, Pierre Petit a pu s'appuyer sur quinze photographies prises par l'identité judiciaire. Face aux silences de la scène de crime, c'est bien l'imagination qui prend le relais pour ressusciter l'ultime journée de l'artiste. Dans cet interstice entre l'archive et le fantasme se forge la légende.
Que l'on puisse se quereller avec autant d'ardeur sur l'existence d'un concierge ou la paternité d'un seul cliché en dit long sur le statut du peintre bordelais : pour ses aficionados, Molinier n'est plus seulement un artiste, c'est une véritable religion avec ses mythes, ses exégètes et ses querelles de chapelle.
Le mythe au quotidien : anecdotes et affabulations
Ce mythe, Molinier ne l'entretenait pas seulement dans le huis clos de son atelier ou les cercles artistiques : il le cultivait jusque dans les actes les plus courants de son quotidien bordelais. Témoin privilégié de ses affabulations ordinaires, Pierre Petit est d'ailleurs le seul photographe à avoir saisi Molinier en couleurs.
Une photo montre le peintre sortant de chez son épicier, Khelifa Nehmar, alias Cacaouhète, mort en juillet 2024. Ce dernier, cinquante ans après, s'en amusait encore, lors de l'exposition « Molinier Rose Saumon » au Frac Bordeaux en 2023 : « Un jour, je retrouve une sacoche derrière le comptoir. Personne ne se manifeste. Pour en avoir le cœur net et chercher une adresse, je l'ouvre. Et là… Je tombe sur un pistolet énorme ! Et un sabre d'armée, de guerre ! »
Soudain, l'épicier aperçoit Molinier tourner au coin de sa rue, s'avançant tranquillement avec sa canne : « J'ai oublié ma sacoche », lance le peintre comme si de rien n'était. Une scène qui laisse encore Khelifa Nehmar pantois : « Et dire qu'il se promenait tous les jours avec… »
« Molinier une vie d'enfer » de Pierre Petit, coédition Mollat – Arbre vengeur, 25 euros. À paraître le 6 mars. Pierre Petit sera le 18 mars à la Station Ausone, de 18 heures à 19 h 30 pour présenter son livre.



