Le duc d'Aiguillon, séducteur des Lumières : liaisons dangereuses à la cour de Versailles
Troisième et dernier volet de notre série consacrée au duc d'Aiguillon, personnage central de l'exposition "Lumières françaises" présentée à l'église des Jacobins d'Agen jusqu'au 8 mars. Ce dernier épisode explore la vie sentimentale complexe de ce noble du XVIIIe siècle, véritable séducteur en phase avec les mœurs libertines de son époque.
Un mariage de raison, des passions extraconjugales
Au siècle des Lumières, chez les grands de ce monde, les unions matrimoniales répondaient rarement à des sentiments amoureux. Il s'agissait principalement d'arrangements familiaux où les principaux intéressés n'avaient guère leur mot à dire. Ainsi, celui qui n'était encore que comte d'Agenais fut marié par sa mère à Louise-Félicité de Plého, riche héritière de la haute noblesse bretonne réputée pour ses qualités d'âme plutôt que pour sa beauté physique.
Emmanuel-Armand du Plessis de Richelieu, futur duc d'Aiguillon, sembla s'accommoder de cette situation, tant cette pratique était dans l'ordre établi. Même Louis XIV, amoureux de Marie Mancini, avait dû épouser l'infante Marie-Thérèse d'Espagne par pure raison d'État. Les conventions sociales de l'époque autorisaient, voire encourageaient, les liaisons extraconjugales parmi l'aristocratie.
Marie-Anne de la Tournelle : une passion partagée avec le roi
Signe de son peu d'enthousiasme pour son épouse légitime, le duc d'Aiguillon ne se fit pas prier pour partir guerroyer à Gênes quelques semaines seulement après son mariage. Ce périple militaire lui permit surtout de renouer avec Marie-Anne de la Tournelle, une jolie et lointaine cousine récemment veuvée, avec laquelle il avait noué une idylle lors d'un précédent déplacement.
Leur romance fut cependant de courte durée, le régiment du duc devant repartir précipitamment. Marie-Anne ne tarda pas à se consoler : présentée à Versailles, devenue duchesse de Châteauroux après un second mariage, elle devint la maîtresse officielle de Louis XV. Ce ne fut pas la dernière fois que le duc et le monarque partagèrent les faveurs d'une même femme. Le roi lui-même semblait s'en réjouir, écrivant au duc : "Je ne suis pas surpris que vous ayez eu toutes les jolies personnes, à la vivacité et à la ténacité que vous apportez à ce que vous désirez".
Jeanne du Barry : intrigues et complicités
Une solide amitié liait Jeanne du Barry au duc d'Aiguillon lorsqu'elle devint la maîtresse officielle de Louis XV. Elle entretenait également des relations étroites avec Louise-Félicité, l'épouse du duc. Lorsque le roi fut atteint par la maladie qui devait l'emporter, ses confesseurs n'acceptèrent de l'absoudre qu'à la condition qu'il renvoie sa favorite. C'est précisément Louise-Félicité qui fut chargée de faire discrètement sortir Jeanne du Barry du palais de Versailles.
De nombreuses rumeurs circulaient sur la nature exacte des relations entre Jeanne et le duc. Plusieurs indices laissent penser qu'elles dépassaient une simple amitié platonique :
- Jeanne du Barry avait un passé sulfureux avant de connaître le roi
- Elle et le duc possédaient un tableau identique à caractère érotique, "La Toilette de Vénus" de Drouais
- Quand le duc dut se retirer sur ses terres, Jeanne lui rendit visite malgré la distance
Bénédictine de Saint-George : la compagne de l'exil
Cette très belle jeune femme, fille légitime d'un colon de la Guadeloupe, fréquentait l'entourage parisien du duc d'Aiguillon. Son demi-frère, le célèbre chevalier de Saint-George souvent qualifié de "Mozart noir", se produisait lors des concerts que le duc organisait dans son hôtel parisien.
Lorsque le duc fut disgracié et contraint à l'exil, Bénédictine le suivit à Aiguillon. Elle y fit la connaissance d'un riche hobereau, le baron Étienne de Clairfontaine, qu'elle épousa. Le couple vécut vingt ans au château de Saint-Armand, juste en dessous du Pech de Berre.
Une rumeur persistante affirme que ce château aurait été celui de la maîtresse du duc d'Aiguillon. Bien que la conduite de Bénédictine après son mariage n'ait jamais éveillé la médisance, cette légende s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Comme pour Jeanne du Barry, aucune preuve tangible ne vient étayer ces affirmations, mais comme le dit l'adage, on ne prête qu'aux riches. Et dans le domaine des intrigues amoureuses, ni Jeanne, ni Bénédictine, ni le duc d'Aiguillon n'étaient particulièrement démunis.
L'exposition "Lumières françaises" à l'église des Jacobins d'Agen offre ainsi un fascinant panorama de cette époque où les sentiments personnels devaient souvent composer avec les exigences sociales et politiques, où les liaisons dangereuses se tissaient dans l'ombre des appartements royaux, et où la réputation d'un homme se mesurait autant à ses conquêtes amoureuses qu'à ses succès politiques.



