Depuis une dizaine d'années, l'Italienne Agnese Tegon manie le verre comme personne. Elle est non seulement l'une des rares jeunes à avoir choisi la carrière de souffleur de verre, mais aussi la seule femme Vénitienne à travailler dans les célèbres ateliers de Murano. Au Festival de la télévision de Monte-Carlo, elle et son formateur Giancarlo Signoretto offrent aux acteurs du monde du cinéma des statuettes en verre : les Nymphes d'Or. Véritables œuvres d'art, leur travail a été salué par le monde entier, notamment par Kurt Russell qui a reconnu en une seconde le maître verrier rencontré il y a plus de vingt ans.
Un rêve devenu réalité malgré les interdits
« J'ai toujours été fascinée par le verre, se souvient la jeune Vénitienne, et Giancarlo m'a donné l'opportunité de me former et j'ai immédiatement adoré ce métier car le matériel est fascinant. D'habitude c'est un don qui se transmet de père en fils mais moi je suis une femme… » Il lui aura fallu une seule rencontre pour changer sa vie : le maestro Signoretto dispense des cours à Venise pour présenter son métier à des jeunes étudiants en école d'art.
« Les Doges de Venise avaient interdit aux femmes de souffler le verre et de rentrer dans les ateliers de Murano, elles ne pouvaient pas travailler la matière sauf pour décorer les pièces », explique le souffleur de verre. La non-mixité est devenue la norme pendant des centaines d'années jusqu'à ce que Giancarlo décide de former Agnese. « On n'a pas fait exprès, mais on a découvert que c'était la première Vénitienne à souffler le verre. J'ai mis une sacrée pagaille », raconte-t-il hilare.
Un art en danger
En offrant à une femme une place dans son atelier, le Calabrais perpétue la tradition initiée avec son frère. Il a installé ses sculptures dans le monde entier : « J'ai des pièces au Metropolitan Museum of Art et j'ai fait la statue de Michael Jackson qui se trouve à Neverland. » Mais leur inquiétude sur le futur du métier est palpable. Si le Festival de la télévision de Monte-Carlo leur offre une parenthèse dorée, la réalité sur leur petite île est plus compliquée.
Les souffleurs de verre disparaissent petit à petit, confie Giancarlo Signoretto : « Quand j'ai commencé au milieu des années 1970, il y avait 1.500 maîtres verriers et aujourd'hui à Murano il reste trente ateliers et une vingtaine de maestri. » C'est pourquoi il a pris le temps de former Agnese Tegon, pour que l'art local reste en vie. « Elle ne doit pas devenir mon double, elle doit faire sa propre expérience mais je serai là, assis à côté, comme dans un train et en regardant dans le même sens qu'elle… Jusqu'à ce que mon corps me le permette », souffle l'Italien.
Un sentiment d'abandon
Ensemble, les deux Italiens ont l'impression d'être laissés de côté par leur pays. « Je suis fâché avec l'Italie, je travaille pour les plus grands noms de cette planète et il ne valorise pas notre travail, s'exaspère le souffleur de verre, on a beaucoup de choses dans notre pays, mais elles ne sont pas valorisées », conclut Giancarlo Signoretto. Dans quelques jours, le sexagénaire devrait prendre sa retraite et quitter son atelier. En passant le relais à Agnese, l'histoire de son frère qui l'avait initié au métier pourra perdurer.



