Face à l'élaboration de nouvelles réglementations, les géants de l'intelligence artificielle (IA) déploient des moyens financiers et stratégiques considérables pour influencer les politiques publiques. Propositions de politiques publiques et sommes mirobolantes dépensées en campagnes d'influence : le lobbying des entreprises d'IA à destination du grand public et des décideurs s'intensifie au moment où s'élabore la réglementation du secteur.
OpenAI dévoile ses propositions
OpenAI, qui a rendu cette technologie accessible au plus grand nombre grâce à ChatGPT, a dévoilé début avril un document de 13 pages contenant les mesures qu'elle prône pour adapter la société américaine à cette nouvelle ère de l'IA. Elles vont d'une hausse des taxes sur les plus-values des entreprises à un fonds public de redistribution des gains, en passant par un renforcement de mesures sociales.
Un exercice marketing ?
Toutefois, Margarida Silva du Centre de recherche sur les entreprises multinationales (Somo) basé à Bruxelles estime qu'il s'agit avant tout d'un « exercice marketing ». Un avis partagé par Charles Thibout, maître de conférence en science politique à Sciences Po Strasbourg, qui considère que le groupe cherche à « redorer symboliquement son image ».
OpenAI a en effet été pointé du doigt récemment pour avoir signé un accord avec le Pentagone pour l'utilisation de ses modèles, tandis que son rival Anthropic a refusé que sa technologie soit utilisée par le gouvernement américain pour la surveillance de masse des citoyens et le développement d'armes totalement autonomes.
L'Europe n'est pas en reste
La start-up française Mistral vient de présenter à Bruxelles une feuille de route de 22 mesures visant à accélérer le développement de l'IA en Europe. « C'est une période charnière » et le moment pour les entreprises qui développent des modèles « de mettre le paquet pour essayer de faire passer des mesures favorables à leur paroisse », souligne l'avocate Alexandra Iteanu, spécialisée en droit numérique. Ces prises de position viennent surtout appuyer un travail de lobbying des entreprises de la tech qui n'est pas nouveau mais de plus en plus intense.
Les dépenses d'influence en hausse
Aux États-Unis, un quart des lobbyistes fédéraux de Washington ont travaillé sur des questions liées à l'IA en 2025, soit 3 500 personnes, une hausse de 170 % en trois ans, selon l'ONG américaine Public Citizen. OpenAI et les géants de la tech versent par ailleurs des millions de dollars pour financer des campagnes d'influence visant à soutenir des candidats favorables à l'IA en vue des élections de mi-mandat de 2026.
Donald Trump, qui pousse un agenda anti-régulation de l'IA depuis son arrivée à la Maison Blanche, compte notamment parmi ses gros donateurs le président d'OpenAI, Greg Brockman, et son cofondateur, Sam Altman.
En Europe, où les modalités d'application du règlement européen sur l'IA sont encore en discussion, les dépenses de lobbying des entreprises de la tech ont grimpé de 55 % depuis 2021 pour atteindre 151 millions d'euros en 2025, d'après une étude de Corporate Europe Observatory et Lobby Control.
Des moyens financiers supérieurs aux secteurs traditionnels
Ces entreprises ont les mêmes stratégies de lobbying que l'industrie du tabac ou du pétrole mais elles « ont beaucoup plus d'argent à y consacrer », explique Margarida Silva. À titre de comparaison, l'industrie du tabac dépense en moyenne 14 millions d'euros par an en lobbying dans l'Union européenne, selon les associations Contre-feu et STOP.
Certains géants de la tech comme Meta, Apple et Google contrôlent par ailleurs des technologies de l'information, « ce qui leur donne un moyen de pression sur les gouvernements », selon la chercheuse.
De même, Charles Thibout note l'existence de « canaux privilégiés » avec « le haut de la hiérarchie décisionnelle des administrations publiques à la fois américaines et françaises ». En témoigne la présence des patrons de la tech à l'investiture de Donald Trump, ou la proximité affichée entre le cofondateur de Mistral, Arthur Mensch, et le président français Emmanuel Macron.
Car, pour les dirigeants politiques, il est aussi prestigieux de s'afficher avec le gratin de la tech et de montrer qu'ils sont capables de susciter des investissements sur leur territoire, complète Charles Thibout.
Une menace pour la démocratie ?
Ce lobbying intense, qui s'oppose fréquemment à la mise en place de lois d'intérêt public sur les normes environnementales ou la protection des données, représente une véritable « menace pour la démocratie », s'inquiète Margarida Silva. Mais « le législateur n'est pas dupe », tempère Alexandra Iteanu. Aux États-Unis, malgré les dépenses colossales des entreprises tech, les sondages montrent que l'opinion publique américaine demeure très sceptique quant aux bénéfices de l'IA, en particulier pour l'emploi.



