L'essor inquiétant des images générées par IA sur les plateformes sociales
Le paysage numérique est actuellement submergé par une vague de contenus visuels créés de toutes pièces par l'intelligence artificielle. Ces productions, d'un réalisme souvent saisissant, circulent massivement sur les réseaux sociaux, brouillant les frontières entre le vrai et le faux. Des exemples frappants illustrent cette tendance : de prétendus propos racistes attribués au youtubeur français Tibo InShape – qu'il n'a en réalité jamais tenus – à une scène de liesse fictive au Venezuela suite à l'enlèvement du président Maduro. Ces créations, bien que factices, sont partagées et perçues par de nombreux internautes comme authentiques.
Un réalisme trompeur au service de manipulations
La qualité technique de ces vidéos et photos générées par IA les rend extrêmement difficiles à distinguer des images réelles. Cette perfection formelle sert souvent les intentions manipulatrices de leurs créateurs, véhiculant des idées reçues, des stéréotypes ou des narratifs biaisés. Dans certains cas, la dimension fictionnelle est plus évidente, comme une bande de Gaza transformée en complexe touristique idyllique ou un avion de chasse d'où le président américain déverserait des excréments sur des manifestants. Qu'elles se présentent comme des fictions assumées, des scénarios vraisemblables ou des reconstitutions hyperréalistes, ces productions modifient en profondeur notre perception de la réalité, au point de risquer de l'altérer durablement.
Entretien avec Dominique Cardon : entre panique et lucidité
Nous avons interrogé Dominique Cardon, sociologue spécialiste des cultures numériques et ancien directeur du Médialab de Sciences Po, pour comprendre les implications de ce phénomène. Partant du constat que les images réelles et vérifiées des journaux télévisés restent la principale source d'information des Français, loin devant les réseaux sociaux, faut-il se rassurer ou céder à la panique ? « Il peut être bon de paniquer de temps en temps, ça permet de s'arrêter et de réfléchir. Mais il ne faut pas être tétanisé non plus », nuance le chercheur.
Il souligne une divergence générationnelle significative : « Le journal télévisé résiste très bien chez les seniors, mais moins chez les jeunes, qui consultent les réseaux sociaux pour s'informer plus que leurs aînés. » Cependant, une lueur d'espoir persiste : « Les Français font beaucoup moins confiance aux images diffusées sur TikTok et YouTube qu'à celles du journal télévisé. »
La crédibilité de l'image : un contrat de lecture à réinventer
Dominique Cardon explique que depuis que les photos et vidéos sont devenues omniprésentes, l'image a perdu une grande partie de sa force intrinsèque. « Sa crédibilité vient essentiellement de la personne qui nous la montre : c'est avec elle que nous passons ce que les chercheurs en communication nomment le 'contrat de lecture' de l'image. » C'est pourquoi une vidéo, même parfaitement réaliste, voit son impact considérablement réduit lorsqu'elle est diffusée par une chaîne YouTube obscure ou un compte anonyme. La source et le contexte de diffusion deviennent ainsi des critères essentiels pour évaluer la véracité d'un contenu visuel.
Cette évolution impose une vigilance accrue de la part des utilisateurs et des plateformes, ainsi qu'une éducation aux médias renforcée pour naviguer dans cet écosystème numérique où le vrai et le faux coexistent de plus en plus indistinctement.