Vincent Duluc, l'éternel passionné de L'Équipe
Vincent Duluc représente une rareté dans le paysage médiatique : un journaliste pleinement épanoui dans son métier. Depuis plus de vingt ans, il occupe le poste envié de grand reporter pour la rubrique football de L'Équipe. À 63 ans, cet homme aux cheveux poivre et sel et à l'œil malicieux conserve une ardeur juvénile qui contraste avec l'ennui que traînent parfois ses confrères dans les couloirs des rédactions.
Une vie dédiée au récit sportif
Attablé dans un café du quartier Alésia, dans le 14e arrondissement de Paris, par une matinée ensoleillée de printemps, il pourrait parler pendant des heures du football. De la victoire du PSG contre Liverpool à laquelle il a assisté la veille au Parc des Princes, des fulgurances de l'attaquant du Bayern Munich Michael Olise, ou de la prochaine Coupe du monde qu'il se délecte déjà de couvrir aux États-Unis, au Mexique et au Canada du 11 juin au 19 juillet.
La plume de L'Équipe, réputée pour son style littéraire où les envolées lyriques côtoient les critiques acerbes, retrace dans un livre l'histoire de son journal qui fête ses quatre-vingts ans. « Un jour de mon enfance, j'ai ouvert ce journal et je ne l'ai plus jamais refermé », confie-t-il avec émotion. « L'Équipe aura été une famille choisie et un nouveau monde, un univers agrandi et désormais défini, parcouru par des champions pour toujours et des héros pour quelques heures. »
L'évolution du journalisme sportif
Dans son ouvrage, Vincent Duluc revisite la légende du quotidien avec tendresse, évoquant la splendeur des grands reporters d'antan, les tirages exceptionnels des lendemains de victoire, et l'insouciance du siège historique du 10, Faubourg-Montmartre. L'occasion d'aborder les bouleversements du journalisme sportif face à la révolution numérique.
« Je suis un peu nostalgique de l'époque où, après un match, je rentrais dans un vestiaire, je m'asseyais entre deux joueurs, et on discutait de ce qui venait de se passer », reconnaît-il. « Aujourd'hui, mon point de vue, c'est celui du cinquième étage du Parc des princes un soir de Ligue des champions. Comme un critique de théâtre, j'essaie de raconter l'histoire, d'imaginer où elle peut aller. »
Les grands reporters, ces « seigneurs » du sport
Vincent Duluc consacre un chapitre entier aux journalistes qui ont marqué l'histoire de L'Équipe, qu'il qualifie de « seigneurs ».
- Georges Peeters, spécialiste de la boxe, était au bord du ring, dans les coulisses, avec les manageurs.
- Pierre Chany, expert du cyclisme, était à l'intérieur même des courses.
- Denis Lalanne vivait au milieu de l'équipe de France de rugby lors de la tournée en Afrique du Sud en 1958.
« C'était lié à l'aura de L'Équipe, et à la volonté de Jacques Goddet, le fondateur du journal, d'être toujours là où les choses se passent », explique-t-il.
Entre nostalgie et adaptation
Malgré certains regrets, Vincent Duluc refuse la nostalgie stérile. « Être reporter à L'Équipe, c'est moins bien qu'avant, mais mieux qu'ailleurs », affirme-t-il avec pragmatisme. « Je trouve passionnant d'écrire dans le journal, d'écrire sur le Web, de faire une newsletter, une émission de télé, des podcasts... Je travaille beaucoup avec de jeunes journalistes, qui bousculent, obligent à s'adapter. »
Il reconnaît que la proximité avec les champions était meilleure autrefois, mais pas le football lui-même. « Regarder jouer Michael Olise en ce moment, par exemple, c'est un bonheur », s'enthousiasme-t-il.
La Coupe du monde dans l'Amérique de Trump
La prochaine Coupe du monde, qui se déroulera aux États-Unis, au Mexique et au Canada, s'annonce particulière dans le contexte géopolitique actuel. « Je ne peux pas mieux savoir que les autres ce que Donald Trump va nous réserver d'ici là... », admet prudemment Vincent Duluc. « Il a montré que bon nombre de ses actions étaient imprévisibles et irrationnelles. »
Il évoque les mesures déjà en place pour les ressortissants de certains pays, qui doivent laisser 15 000 dollars de caution, et la possibilité que la police fédérale de l'immigration américaine (ICE) soit déployée près des stades. « Si Trump met ICE un peu partout à la sortie des stades, cette Coupe du monde sera en effet parasitée », craint-il.
L'équilibre entre rêve et responsabilité
Vincent Duluc réfléchit au rôle du journalisme sportif dans un monde chaotique. « On raconte les violences sexistes et sexuelles, on évoque la santé mentale, le racisme, le dopage, mais on est aussi un journal qui doit continuer à faire rêver », explique-t-il. « Il faut trouver un équilibre entre notre vocation et notre responsabilité. On ne peut pas passer quarante jours aux États-Unis et ne parler que du 4-4-2... »
La succession Deschamps-Zidane
Après la Coupe du monde, Zinédine Zidane devrait succéder à Didier Deschamps à la tête de l'équipe de France. « Ce sont les deux plus grands personnages du foot français des trente dernières années », analyse Vincent Duluc. « Pour Deschamps, c'est le plus grand sélectionneur français de l'histoire, il n'y a aucun doute. Quant à Zidane, j'ai beaucoup d'admiration pour son destin. Il lui arrive des choses, et on se dit : 'Pourquoi lui ?' Et la seule réponse, c'est 'parce que'. »
À 63 ans, l'âge de la retraite pour beaucoup, Vincent Duluc conserve intacte sa passion pour le journalisme sportif. « J'ai passé les trente premières années de ma vie à rêver de travailler à L'Équipe, et les trente suivantes à constater que c'était aussi bien que dans mes rêves », conclut-il avec sérénité, prêt à couvrir sa prochaine Coupe du monde avec la même ardeur que lors de ses débuts.



