Foot et politique : le derby breton qui divisait un village
Foot et politique : le derby breton qui divisait un village

Le football, un jeu politique en Bretagne

Le football ne se résume pas à une Coupe du Monde tous les quatre ans. C'est aussi ce jeu simple autour d'un ballon qui crée des instants inoubliables. Comme ce jour où, enfant, Fabrice a failli réaliser un doublé dans un derby breton ultra-tendu. Propos recueillis par Fabrice Tassel.

« J'entends les cris tout autour du stade, qui couvrent le bruit soyeux du cuir glissant dans les filets », se rappelle notre journaliste.

Pendant la Coupe du Monde, « le Nouvel Obs » vous propose une série de témoignages sur nos plus belles histoires de ballon rond. Pas le foot professionnel des grandes enceintes et des salaires mirobolants. Le foot des amis et des cours de récréation, des vitres brisées et des genoux écorchés… Notre journaliste Fabrice Tassel s'est ainsi plongé dans ses souvenirs d'enfance en Bretagne, quand les deux équipes du village, la laïque et la catholique, s'affrontaient dans des matches… hautement politiques !

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Un derby chargé d'histoire

« Olivier file sur l'aile gauche. J'accélère pour me rapprocher de la surface de réparation parce que, dans la vie comme sur le terrain, on se trouve les yeux fermés. C'est le frangin que je n'ai pas eu, on rigole sans rien se dire, d'un seul regard.

Mais, là, c'est du sérieux. Ce samedi après-midi d'automne, doux et sec, on affronte les bleus de l'Avant-Garde rostrenoise (AGR). Les cathos, les curés. Nous, les rouge et noir du Club sportif rostrenois (CSR). Les laïcs, et même les laïcards. Toute la semaine, Riton, notre prof de sport au collège, nous a chauffés en prévision du derby. Riton est pote avec nos pères, qui n'ont aussi parlé que de cela toute la semaine.

C'est difficile, dans un monde où supposément le clivage droite-gauche s'est effacé, d'imaginer la vie à Rostrenen, village du centre Bretagne, environ 5 000 habitants à l'époque (3 000 aujourd'hui). Le maire a longtemps été le curé. De tout temps, j'ai connu deux écoles maternelles (la privée et la publique), deux primaires, deux collèges, un lycée général privé et un lycée professionnel public. Tous les autres sports (tennis, basket, handball) existaient en double. Il y avait “nos” bars et “leurs” bars. A la limite, on se croisait en boîte de nuit, et ça ne se passait pas toujours bien. Je ne suis jamais sorti avec une fille de Campostal, le collège-lycée catho.

Un but politique

Olivier file sur l'aile gauche, je suis rentré dans la surface de réparation et mon coeur bat plus vite. Depuis le matin, et encore plus depuis le début du match, mon pouls s'est accéléré. Pour un match de minimes, il y a plusieurs dizaines de spectateurs, presque autant que pour les adultes le lendemain. Les filles du collège sont là, nos pères aussi. Et pour eux, l'enjeu est totalement politique. Voir leurs fistons de 13 ans gagner, c'est asseoir une forme de suprématie de tout ce en quoi ils croient, c'est Mai-81 qui se prolonge. Un jour, dans un derby, le père d'Olivier a marqué et je n'ai jamais oublié la course folle qu'il a entamée tout autour du terrain, j'en ai encore la chair de poule. Ces jours-là, un but devenait un geste politique. Et cela a duré pendant cinquante ans, jusqu'à la fusion entre les deux clubs en 2004.

Pour une raison que lui seul connaît, le gardien de l'AGR sort de son but. “Ol” l'a vu et l'esquive, lève la tête. Bien sûr qu'il m'a vu. Il “pique” la balle dans une délicieuse passe en cloche. Le ballon rebondit, la cage est vide, immense mais subitement si petite, je ne peux pas tirer à côté et pourtant ma jambe tremble comme au premier jour. J'entends les cris tout autour du stade, qui couvrent le bruit soyeux du cuir glissant dans les filets. Puis je n'entends plus rien, recouvert par mes camarades qui me font chuter.

Un quart d'heure plus tard, j'obtiens un penalty. Je sais que ce n'est pas mon exercice préféré, mais c'est un jour particulier : deux buts contre les “curés” m'assureraient la gloire pour au moins une semaine. Mais je veux trop en faire et le ballon heurte l'arête barre-poteau, ce qui me vaut une remarque de Riton dans les vestiaires, d'autant que le gardien adverse mesurait à peine 1,20 mètre, j'aurais pu faire plus simple.

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Ce jour-là, nous avons gagné 4-3. Les derbys, c'est aussi l'après-match qui s'étire. Pas encore les bières, réservées à nos pères, mais le Pschitt orange fait l'affaire. Peu importe la suite de la saison, on a battu l'AGR. On a rempli notre mission. »