Au rond-point devant l'Emirates Stadium de Londres, le « smog », ce brouillard à l'anglaise, est rouge. Il prend la couleur des fumigènes qui sont craqués sans compter. Le vent est, lui, de force 9 quand les écharpes tournoient, menaçant de décoiffer Gunnersaurus, la mascotte dinosaure au short blanc.
Ce lundi 18 mai, vers 18 heures, plusieurs milliers de fans d'Arsenal acclament l'arrivée du bus des joueurs pour leur ultime match à domicile de la saison face à Burnley. « Allez, allez… », s'époumonent-ils dans un chant anglais incluant un mot de français. Les deux canons, symboles du club des « Gunners » (canonniers) créé en 1886 par des ouvriers de la manufacture d'armement Royal Arsenal, sont pris d'assaut pour dominer la scène.
Frank, 81 ans, abonné depuis « 65 ans ou quelque chose comme ça car je ne compte plus », est sur un petit nuage. « Depuis six semaines, je n'ai jamais connu une telle ambiance, c'est la meilleure de ma vie », jubile ce Londonien quelques heures avant la victoire 1-0 qui permettra à Arsenal, grâce au match nul de Manchester City le lendemain, d'être sacré champion d'Angleterre après 22 ans de disette.
Le vieil homme ne fera pas partie des quelque 17 000 « Gooners » - surnom des inconditionnels des « Gunners » - présents ce samedi 30 mai dans les tribunes de la Puskas Arena de Budapest lors de la finale de Ligue des champions face au PSG. « J'étais à celle perdue contre Barcelone au Stade de France en 2006, c'est un mauvais souvenir. Mais ma petite-fille Martha et mon neveu me représenteront », sourit-il.
Ross, auditeur financier de 39 ans, mettra aussi le cap vers l'est. « On est prêts pour le trophée », assure celui qui a déboursé 600 livres (694 euros) juste pour le billet d'entrée. Pour ce voyage, Eddie, veste rouge, casquette de gentleman sur la tête, gros cigare à la bouche et doigts tatoués, prendra son temps. « J'y vais en camping-car avec des amis », précise le quinquagénaire à la fin moustache blanche, qui a obtenu un ticket à 70 livres, soit 81 euros.
Il est « né dans le quartier », a d'abord connu le stade d'Highbury (38 419 places) avant celui de l'Emirates (60 704 places), inauguré en 2006, juste à côté. « Arsenal, c'est ma famille, mon voisin, ma maison », résume cet abonné depuis trois décennies. Selon lui, il n'y a pas de différences avec les « brothers » parisiens. « Nous aimons notre ville et notre culture, nous sommes tous des fans de football, des passionnés », vante-t-il.
« Mais ici, on est particulièrement résilients quand on ne gagne pas », ironise Ed, ingénieur de 57 ans devenu fan grâce à sa belle-sœur qui était « interprète pour les joueurs à l'époque de Henry et Pires ».
Fini, le « boring » Arsenal
Dans la capitale londonienne riche en clubs (Chelsea, Tottenham, West Ham, Crystal Palace, Fulham…), Arsenal est celui qui abrite le plus de supporters locaux. Mais à l'échelle du Royaume-Uni, il est détrôné par Liverpool et Manchester United. Il a aussi la réputation d'offrir un jeu parfois ennuyeux - le « boring style » - et l'une des ambiances les plus calmes de l'île. Souvent brocardé, l'Emirates Stadium est surnommé « The library », la bibliothèque, celle où l'on dit « chut » au moindre bruit.
Mais les temps changent. Ces dernières années, les dirigeants, sous l'impulsion du coach Mikel Arteta qui veut « créer la meilleure ambiance du monde », ont fait gagner à leur arène une poignée de décibels et donc un peu de ferveur. Un nouvel hymne intitulé « The Angel » et composé par un artiste amoureux des Gunners, résonne avant le coup d'envoi. Depuis 2019, un groupe de 50 ultras surnommé « Ashburton Army » est autorisé à donner de la voix et user des percussions dans la tribune Clock End. Une petite révolution dans un pays qui n'a pas du tout cette culture du supportérisme.
Le club, qui a longtemps eu la moyenne d'âge des abonnés la plus élevée de Premier League, aimante désormais des spectateurs plus jeunes. Comme James, 27 ans et Hayden, 24 ans, venus spécialement de Melbourne (Australie) pour ovationner de près Saka et Saliba moyennant un ticket VIP à 2 000 dollars australiens, soit 1 230 euros. « Le supporter d'Arsenal est loyal et patient, depuis le temps qu'il attend une première Ligue des champions », s'amuse James, qui travaille dans la logistique.
« C'est l'espoir qui nous rassemble, on y croit toujours. Et on sait rebondir… »
Il appartient à un fan-club à Melbourne qui se réunit, à chaque match, dans « un pub ouvrant exprès parfois à 2 ou 3 heures du matin ». Le supporter d'Arsenal est planétaire, comme le prouve l'interminable liste d'associations de fans qui s'affichent à l'entrée de l'enceinte, nées aux îles Féroé, au Honduras, en Azerbaïdjan, en Ouganda, au Paraguay, aux Maldives, au Pakistan…
« Nous sommes 3 000 membres en Corée du Sud », recensent Sora-Lee, 36 ans et son mari Hyun Seo, 29 ans, de passage à l'Emirates pour leur lune de miel. « Mon sang a la couleur d'Arsenal », s'enthousiasme madame.
Barry, postier de 57 ans, a avalé nettement moins de kilomètres, depuis Newry, en Irlande du Nord. Il a eu un coup de foudre pour Arsenal quand Pat Jennings, du « même coin » que lui, en était le gardien entre 1977 et 1985. L'ADN du fan d'Arsenal ? « C'est l'espoir qui nous rassemble, on y croit toujours. Et on sait rebondir… »
« Le club devrait accorder des réductions à la population locale »
Il confesse être « jaloux » des supporters « amazing » (incroyables) du PSG qu'il a vus à l'œuvre à l'Emirates Stadium. « Ils chantent du coup d'envoi jusqu'à la dernière seconde du match », observe-t-il. « Mais à Budapest, ils fermeront leur bouche parce qu'on va gagner ! Je ne suis jamais impressionnée », prévient « Lulu », 55 ans, accro à Arsenal depuis un demi-siècle. L'ex-groom de chevaux de course regrette que le public dans les gradins soit « moins populaire » qu'autrefois.
Celui-ci s'est internationalisé et embourgeoisé, à l'image de la gentrification du quartier d'Arsenal. Un phénomène global observé dans tous les grands stades du pays avec la hausse massive du prix des billets et des abonnements. « Le club devrait accorder des réductions à la population locale », suggère-t-elle.
Elle n'a pas les moyens de s'offrir la virée à Budapest. Mais cela ne l'empêchera de vibrer. Légèrement provocatrice tout en restant fidèle à l'humour anglais, elle enregistre, ce lundi 18 mai au matin, une vidéo destinée à ses copines supportrices devant… la boutique officielle du PSG à Oxford Street. Avec un bonnet rouge et blanc et un vieux maillot frappé du chiffre 17, celui de son jour de naissance et numéro de « Manu » Petit quand il était « Gunner » de 1997 à 2000. « Un bon joueur, même s'il est Français… »



