Un mythe s'effondre, mais la légende demeure. Il y a un demi-siècle, Saint-Étienne entrait dans l'histoire du sport français, à l'issue d'une campagne européenne empreinte de dramaturgie et d'une idée reçue tenace sur la supposée désobéissance des montants. Jean-Michel Larqué était le capitaine de cette « épopée 76 ».
Le printemps 1976 : une épopée qui a marqué la France
Une poignée d'hommes en verts fait chavirer la France du football. Copenhague, Kiev, Eindhoven : à l'issue d'un parcours d'anthologie face aux plus grands d'Europe, la bande à Jean-Michel Larqué se hisse en finale de la Coupe des Clubs champions. Le 12 mai à Glasgow, elle s'incline contre le Bayern de Munich de Beckenbauer (0-1). À leur retour dans l'Hexagone, les Curcovic, Piazza, Rocheteau et autres frères Revelli sont pourtant fêtés en héros. L'AS Saint-Étienne est entrée dans les cœurs de toute une génération, pour ne plus jamais en sortir.
Cinquante ans plus tard, l'approche des célébrations ravive des souvenirs immenses, chez les supporters comme les joueurs. L'éternel « capitaine Larqué » s'y replonge avec émotion.
Pourquoi célébrer une défaite ?
Le 12 mai, on célébrera les 50 ans d'une défaite. On ne s'imaginerait pas fêter Séville 1982 ou la finale de la Ligue des Champions perdue par l'OM en 1991. Comment l'expliquer ? « Parce qu'on ne célèbre pas que ça. On célèbre une épopée », explique Larqué. « Je ne suis pas un grand spécialiste des réseaux sociaux, mais j'ai vu passer des vidéos à la date anniversaire de Kiev, à celle d'Eindhoven. On se souvient d'une épopée qui a un peu réveillé le football français. »
Est-ce son acte de naissance à l'échelle des clubs ? « Non, il ne faut pas exagérer. La première aventure française d'un club en Coupe d'Europe des clubs champions, c'est le Stade de Reims (finaliste en 1956 et 1959, NDLR), des Kopa, Fontaine, Piantoni. Tous ces noms qui avaient généré la troisième place de la France à la Coupe du monde 58. C'est plutôt le réveil. En 58, il n'y avait pas grand monde qui voyait les matchs, la télévision était très peu présente. On va dire que ça a été mis à la connaissance de tout le monde. Tout le monde a pu voir l'épopée des Verts de Saint-Étienne. »
La dramaturgie d'une aventure unique
La dramaturgie associée à cette aventure sportive, avec les remontadas - même si on n'utilisait pas le terme à l'époque - a-t-elle contribué à sa légende ? « Oui. Il faut aussi se rappeler que les joueurs que l'on rencontrait étaient souvent l'ossature de l'équipe nationale. À Kiev, 10 sur 11 constituaient l'équipe d'URSS. Eindhoven, c'était la moitié des Pays-Bas. Quand on regardait les compositions, on était toujours impressionnés. On a d'ailleurs pris des branlées – méritées - à l'extérieur. Je pense à Kiev, où on prend 2-0. Et encore, on s'en sort bien. La dernière demi-heure, ils ne jouent plus, ils sont carbonisés. »
Vous l'emportez 3 à 0 au retour pour vous qualifier. Un renversement impensable face à de tels joueurs. Cette équipe stéphanoise devait avoir quelque chose en plus, mais quoi ? « C'est vrai, mais je vais vous décevoir, je n'ai pas la recette. Si je l'avais, tout le monde l'appliquerait. La seule chose, c'est qu'il me semble qu'on travaillait un tout petit peu plus que les autres. Il y avait certainement aussi un peu de talent. Et une forme de solidarité. On ne le savait pas à l'époque, c'était naturel. On ne l'a su que 50 ans plus tard. Maintenant. Cela fait 20 ou 25 ans que cette équipe se réunit au moins une fois par an. On se téléphone. C'est immatériel. Il y avait beaucoup de respect, notamment des jeunes envers les plus anciens. La preuve de cette confiance réciproque : en tant que capitaine, j'avais négocié les premiers contrats des 5 ou 6 jeunes qui avaient signé en pro, tous en même temps. Je vous assure que je n'avais pas pris de royalties (rires). Il n'y avait pas de commissions à l'époque. »
Est-ce que ce sont les résultats qui ont créé ces liens ou étaient-ils déjà présents ? « Je crois qu'ils existaient. Les premières années, sur les 15 joueurs de l'effectif, il y avait 7 gamins vainqueurs de la Gambardella en 1970. La façon de travailler dans les clubs était également différente. Les jeunes s'entraînaient avec les pros, les deux groupes étaient réunis. Les jeunes progressaient plus vite et les rapports étaient meilleurs. Lors des oppositions, on faisait des équipes mixtes, ce qui permettait de travailler cette osmose. »
L'identification du public stéphanois
Au-delà du sportif, comment se fait-il que le public se soit autant reconnu dans l'ASSE ? « D'abord, parce que c'est une ville qui était en train de souffrir. J'ai assisté à la fermeture du dernier puits de mine, Manufrance commençait à battre de l'aile, les cycles à avoir des difficultés. Les gens se sont rattachés à ça. Quand on souffre, c'est un ciment qui rassemble, on se serre les coudes. Et la classe sociale des joueurs, leur comportement, étaient plus proches du vulgum pecus (commun des mortels), que des Beatles. On faisait corps, il y avait une forme d'identification. Moi j'allais chercher mes enfants à l'école, mon meilleur ami était le charcutier du coin. Les jeunes, quand on ne s'entraînait pas, ils allaient l'après-midi à l'Estable, un bistrot où les jeunes Stéphanois du lycée Fauriel se retrouvaient. »
Cet amour a gagné toute la France. Comprenez-vous pourquoi ? « Parce qu'on était seul. Il n'y avait aucune équipe à laquelle les gens pouvaient se raccrocher. Je ne vais pas dire que le mercredi à 20 h 30, même les supporters lyonnais devenaient supporters de Saint-Étienne, mais moi qui faisais mes études à Lyon entre 1966-1969 (de professeur d'EPS) et qui jouais en même temps à Saint-Étienne, quand on a été champion de France quatre fois de suite, je n'ai jamais eu une réflexion. À notre époque, il n'y avait pas de groupes de supporters structurés comme aujourd'hui. Il y avait un peu plus de tolérance. »
La couleur verte, qui identifie le club comme aucun autre en France, a-t-elle aussi joué ? « Je ne sais pas. En tout cas, c'est le premier club à avoir eu une chanson qui ne soit pas une suite de borborygmes. (Il chante) « Qui c'est les plus forts, évidemment, c'est les Verts ». Je dois vous faire un aveu : je suis allé dernièrement voir Saint-Étienne-Annecy. Il y avait 35 000 spectateurs (Il répète et appuie) 35 000 spectateurs ! En Ligue 2 ! Et l'ambiance qu'il y a, c'est absolument fabuleux. Exceptionnel, extraordinaire. Tu te demandes d'où ils sortent. »
Cette ferveur phénoménale, qui perdure 50 ans après, c'est en souvenir de votre épopée ? « Il n'y a pas que nous. Ils avaient été champions avant nous, ils ont été champions après nous. Et puis, je le répète, c'est une région, une ville, qui perd des habitants, en grande souffrance. Donc ils s'accrochent. À notre époque, les Stéphanois étaient fiers d'être Stéphanois, d'avoir la meilleure équipe de France, une des meilleures équipes d'Europe. »
Les clés de l'épopée : un collectif unique
Saint-Étienne ne reviendra jamais plus en finale, alors que les équipes d'après étaient a priori mieux formatées que la vôtre pour y parvenir. Y a-t-il une explication à cela ? « Comme disait mon père, s'ils avaient eu tout ce qu'il leur manque, ils auraient réussi. Ça a été le grand malheur de Robert Erbin (l'entraîneur). Avec Platini, Rep, Larios, Zimako, il avait une meilleure équipe, c'était incomparable. Mais il savait que ce qui avait fait notre force, cette chose immatérielle, ne pouvait pas se répéter. On avait un Pied noir, un Argentin, un Yougoslave, un Martiniquais, un Stéphanois, un Basque, un Béarnais : pour quelles raisons tous ces gens s'entendaient, pourquoi ils avaient envie d'être ensemble et de se battre les uns pour les autres ? On ne sait pas. Et ça, l'entraîneur n'y est pour rien. »
En tant que capitaine de cette équipe, estimez-vous avoir participé à cet amalgame ? « Il faut demander ça à mes coéquipiers, mais c'est vrai qu'aujourd'hui, ils ne m'appellent pas Jean-Michel. Ils m'appellent tous capitaine. Je vous rassure, en guise de galon, j'avais un morceau d'élastoplast qui faisait office de brassard. On a parlé des contrats, j'étais aussi le seul à discuter les primes de match avec Roger Rocher (le président). Il paraît que j'étais assez dur à la négociation. Je n'ai jamais eu une remarque sur le montant des primes de qualification. »
L'amour du public et la vie après le football
L'amour inconditionnel du public a-t-il été facile à gérer ? « On ne s'en est pas rendu compte. Seulement par la suite. Quand on jouait au Parc des Princes, le stade était au quatre cinquième vert. On était en permanence soutenus, où que l'on aille. Mais personne dans l'équipe n'avait envie ou besoin d'être adulé. Dominique Rocheteau, les filles criaient pour lui comme pour Patrick Bruel. Il vivait dans une auberge dans les monts de Saint-Étienne, elles prenaient le bus depuis Saint-Étienne pour le voir. Lui se cachait, il n'en avait surtout pas envie ! C'était l'anti-star par définition. On voulait en faire une star, mais il avait horreur de ça. Osvaldo Piazza ne rêvait que d'une chose, vivre le restant de sa vie à Saint-Étienne. Il s'y sentait bien, il avait été adopté. Personne n'avait envie d'être en marge de la société. En revanche, ça nous a beaucoup servi par la suite. »
Comment ? « Des gens se sont identifiés à nous et nous ont beaucoup aidés. Quand j'ai arrêté ma carrière, il y a un petit bonhomme, qui s'appelle Raymond Castans de RTL, qui m'a dit : « Jean-Michel, maintenant, vous allez commenter le football à la télévision. J'en parle à (Robert) Chapatte ». Il y avait une sympathie. Le 8 mai, on sera reçu dans le salon de Saint-Étienne, où on a organisé notre soirée de gala. Et chaque joueur va récompenser un membre d'honneur, quelqu'un qui, d'une manière ou d'une autre, nous a aidés. J'ai choisi le propriétaire d'un hôtel à Calvi, Jean-Pierre Pinelli, chez qui je vais depuis des dizaines d'années et qui m'a pris sous sa coupe. Quand je lui ai donné le blouson, le mec s'est mis à pleurer. Tu te dis, c'est qu'on a dû marquer ces gens-là. Lorsque j'ai appelé Pierre Gagnaire (chef étoilé) pour lui demander s'il voulait être parrainé par Ivan Curcovic, il m'a dit « Jean-Michel, tu peux pas savoir l'honneur que vous me faites » Tout ça m'a un peu remué. C'est physique : ce n'est pas la forme des poteaux d'Hampden Park qui a empêché la frappe de Bathenay et la tête de Santini de rentrer. »
Le mythe des poteaux carrés
Dans l'imaginaire collectif, l'épopée stéphanoise, ce sont aussi ces poteaux carrés. Les poteaux ne sont pas carrés ! Une partie est dans le musée de l'ASSE. Notre historien Philippe Gastal a été les récupérer au fin fond d'une cave à Hampden Park. Ils ont été obligés de les scier pour les faire rentrer (rires). En fait, ils sont elliptiques : plats et ronds. Cela a quand même joué sur le fait que le ballon ne rentre pas sur la frappe de Bathenay et la tête de Santini, non ? « Non. C'est démontré sur le plan physique : le fait que ce soit rond ou carré n'a aucune influence. Les poteaux carrés n'auraient rien changé au résultat. »
La défaite en finale : toujours douloureuse
Cette défaite en finale est-elle évacuée ou toujours douloureuse ? « C'est douloureux. On a beaucoup de regrets. D'abord parce qu'on ne mérite pas forcément de la perdre. Et parce qu'on fait un bon match, mais pas un grand match. On est un peu handicapé, il nous manque un joueur par ligne à l'époque. Dominique Rocheteau est blessé. À l'époque, on faisait la saison entre 18 et 20 joueurs. »
Regard sur le Saint-Étienne d'aujourd'hui
Quel regard portez-vous sur le Saint-Étienne d'aujourd'hui, passé sous pavillon canadien ? « Aujourd'hui, le football français est ce qu'il est, les recettes télé aussi. Il vaut mieux tenir que courir. Donc c'est déjà bien. Mais je trouve qu'il y a une dispersion des forces. La cellule de recrutement, c'est un véritable bataillon, pour pas grand-chose. Et on parle beaucoup de marketing, de marque. Dans un club, ce à quoi il faut penser avant tout, c'est au terrain. L'équipe est moyenne. Si par bonheur elle arrive à passer au niveau au-dessus, il faut qu'ils changent tout de A à Z. Il y a un gouffre entre la première division et le haut de la Ligue 2. »
Suivez-vous toujours les matchs ? « Oui. L'autre soir, je me suis même fait gronder par Madame Larqué. Pendant le repas, je regardais de temps en temps mon téléphone pour connaître un résultat. Elle me dit « Mais ils ne jouent pas ce soir ». Je lui dis « Non, c'est Troyes, ça m'intéresse aussi » Moi j'ai deux clubs, mon club formateur, la JAB de Pau, et l'AS Saint-Étienne, qui est celui qui m'a fait. »
Les débuts à la JAB de Pau
Comment vous êtes-vous retrouvé de la JAB à Saint-Étienne ? « En gagnant le concours du jeune footballeur. À l'époque, on défilait chez moi. En plus, j'étais capitaine de l'équipe de France Junior. La JAB de Pau, on se demandait ce que je faisais là. Ce n'est pas le plus grand club du monde. Pour moi, si, excusez-moi (rires). Tous les recruteurs sont passés à Bizanos. Je n'étais même pas au courant. Mon père les recevait poliment, y compris l'ASSE. « Cette année, Jean-Michel passera son bac. Après, on verra ». C'est l'un des rares parents qui ait refusé que son fils signe footballeur professionnel. J'ai signé pro quand j'ai eu mon diplôme de professeur. »
La place de l'épopée dans sa vie
Vous avez eu une riche carrière après le football, notamment comme commentateur et consultant, encore aujourd'hui. Où situez-vous cette épopée stéphanoise dans votre vie ? « C'est elle qui a tout déclenché. Sans elle, je n'aurais probablement rien connu de tout ce que j'ai connu. Mais je le dis aux parents qui ont un gamin avec quelques qualités et qui veulent brûler les étapes : qu'il soit en U13 au Spuc football (club de Saint-Pée-sur-Nivelle), aux Girondins de Bordeaux ou au Paris Saint-Germain, s'il doit réussir, tel que le football est quadrillé aujourd'hui, il réussira. Moi, j'étais à la JAB de Pau et j'ai fini capitaine de l'équipe de France, alors qu'il n'y avait pas tous ces filtres. Par contre, si vous le sortez d'ici à 12 ou 13 ans, que vous l'envoyez dans un centre de formation, qu'il n'a plus ses parents dans la semaine, ses copains, ses repères, peut-être que là, vous le perdez votre fils. »



