Trouble de l'attachement maternel : le tabou qui se fissure
Trouble de l'attachement maternel : le tabou se fissure

« Je l’ai appelé “le bébé” pendant des semaines, incapable de prononcer le prénom que j’avais choisi pour lui », confie Mathilde, 39 ans. C’était il y a 12 ans, et la trentenaire raconte, la gorge encore serrée, ses premiers pas dans la maternité. Devenir mère était pourtant un projet « mûri » et cette grossesse, « très désirée », précise-t-elle. Mais l’accouchement s’est « mal passé » : course vers le bloc, personnel en nombre, césarienne en urgence… Et Mathilde s’est trouvée en « état de choc », « dissociée » de la réalité. « Puis j’ai vu ce bébé tout rose installé dans sa couveuse et je n’ai rien ressenti… »

Le retour au domicile est encore empreint de cette naissance difficile. « Je faisais ce qu’il fallait, toutes les tâches de “maternage” étaient effectuées, assure la jeune femme, mais ce que je vivais me semblait encore déconnecté de tout ce que j’avais projeté. » Et le bébé « pleurait beaucoup », « des pleurs qui me transperçaient », raconte-t-elle. Au point que Mathilde – pourtant épaulée par son mari – en vient à douter de bien vouloir être mère. « J’ai même imaginé que, si un gentil couple en mal d’enfant sonnait tout à coup à notre porte et promettait de s’en occuper, je pourrais le lui donner. »

Des causes « de plusieurs natures »

Pour déconcertante qu’elle soit, cette situation est loin d’être un cas isolé. Plus d’une femme sur dix (11,5 %) rencontrerait des difficultés à « créer du lien » avec son bébé pendant sa grossesse et/ou après, chiffrait en 2023 une enquête britannique de la Fondation parents-enfants. Un « trouble de l’attachement » présent dans les mêmes proportions chez les mères françaises, indique le professeur Jacques Dayan, directeur de l’unité de psychiatrie périnatale du pôle hospitalo-universitaire de Rennes (Ille-et-Vilaine). « On observe chez elles, et malgré toute leur volonté, une capacité d’attachement entravée », explique-t-il, et des causes « de plusieurs natures ».

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Bien distinct du baby blues – lequel touche environ 50 % des femmes après l’accouchement –, cet attachement « à retardement » peut trouver sa source dans un trouble psychiatrique comme une dépression (postnatale ou antérieure) ou un syndrome de stress post-traumatique obstétrical, éclaire-t-il. Mais aussi des carences affectives de la mère, une histoire douloureuse liée à sa petite enfance. Ou des facteurs environnementaux (comme un proche malade) détournant temporairement son affectivité. « Des hypothèses portent aussi sur l’ocytocine [l’hormone de l’attachement, NDLR], mais elles ne sont pas assez régulières pour être catégorisées comme causes. »

« Pression sociale »

Aujourd’hui largement documenté, le trouble de l’attachement n’a, pendant longtemps, fait l’objet d’aucun diagnostic, rappelle toutefois le professeur. Auteur de Maman, pourquoi tu pleures ? (Odile Jacob), il raconte la « longue résistance » empêchant de reconnaître à ces mères qu’elles allaient mal, puis la « lente acceptation » de ce qu’elles traversaient. « Une première enquête, parue en 1968, nous apprenait combien ces femmes étaient nombreuses, c’était retentissant, retrace-t-il, mais il a fallu attendre les années 1990 pour qu’on cesse vraiment d’euphémiser leurs maux, et les années 2020 pour qu’on leur dédie en nombre soins spécialisés et unités d’accueil. »

Si le tabou d’une maternité douloureuse se fissure, son expression n’en reste pas moins difficile. Des témoignages partagés sur les réseaux sociaux (#MonPostPartum) lèvent une part du silence, mais « une majorité » des mères concernées ressent encore « honte », « culpabilité » et « pression sociale », rapporte la conclusion de l’enquête menée sur le sujet en 2023.

Une double peine qui n’a pas épargné Mathilde. « Dire qu’on est épuisée, c’est facile. Mais admettre qu’on ne s’attache pas à son bébé, c’est autre chose. Même avec ma propre sœur, raconte-t-elle, je trouvais des formules pour l’exprimer autrement. Je lui glissais “je ne m’y retrouve pas”, “je ne suis pas sûre d’être une bonne mère”… »

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« Je me sentais comme étouffée »

Ces « non-dits », Margot*, 36 ans, qui accouchait il y a 10 mois, en a, elle, pris la mesure en confiant son mal-être à ses proches amies. « J’ai compris le tabou qui entourait ces problèmes en parlant avec elles, car plusieurs m’ont raconté avoir traversé des expériences similaires sans que je l’aie su à l’époque. » La trentenaire, dont le bébé était lui aussi « très désiré », raconte un accouchement « sans difficulté » mais un allaitement « particulièrement compliqué », au cours duquel un « peau-à-peau permanent », conjugué à une fatigue intense et aux pleurs du nourrisson, a raison, pense-t-elle, de son état psychologique.

« Je me sentais comme étouffée, je commençais à ressentir une forme de rejet physique », confie la jeune femme, qui, les jours passant, éprouve un « désintérêt profond » pour son nouveau rôle. « Je faisais tout ce qu’on exigeait de moi, mais c’était machinal, de l’ordre de la “corvée”, comme si j’étais gelée de l’intérieur. » Aidée par son compagnon, elle sollicite encore l’aide d’une sage-femme à domicile, puis prend attache avec un psychiatre par l’intermédiaire d’un généraliste, inquiet de son état. Le diagnostic tombe : son trouble de l’attachement révèle une dépression post-partum.

Placée sous antidépresseurs, elle ressentira, trois mois après la naissance, « ce lien » qui l’unit à sa fille. « À partir de là, j’ai vécu la situation de manière complètement différente. J’ai enfin ressenti l’amour profond que je lui portais », raconte-t-elle dans un soupir qui dit son soulagement.

Sans minorer l’apport d’un accompagnement spécialisé, le trouble de l’attachement est généralement « spontanément résolutif » et évolue « favorablement » dans un délai de quelques jours à quelques mois, éclaire le professeur Dayan. Mais, au-delà, insiste-t-il, a fortiori dans le cas d’une dépression ou d’un stress post-traumatique, il convient d’envisager un travail de psychothérapie, voire un traitement antidépresseur.

« Notre relation s’est transformée »

Ainsi Mathilde raconte-t-elle avoir connu « quelques percées » après son retour au travail. « Cela m’a permis de faire un pas de côté, de m’extraire de cette maternité douloureuse, et de ressentir pour mon fils de premiers sentiments positifs. » Un « mieux », mais la situation n’est pas tout à fait résolue, sait-elle. « À ses 2 ans, il a commencé à entrer dans de grandes colères, et les miennes étaient encore plus fortes, elles étaient anormales. » Encouragée par son mari, la jeune mère prend alors l’initiative de consulter une psychologue, avec la saine intention de « tout lui dire » de ce qu’elle traverse. Cette dernière associe le trouble d’attachement de Mathilde à un syndrome de stress post-traumatique lié à l’accouchement, mais aussi à une histoire douloureuse, et longtemps tue, entourant sa propre naissance. « J’ai eu l’impression d’assembler toutes les pièces du puzzle, de pouvoir enfin comprendre ce qui m’était arrivé. » Après quelques mois de thérapie, Mathilde se voit « changer », et son fils avec elle. « Notre relation s’est transformée, raconte la trentenaire, la voix encore nouée par l’émotion. On est même devenus très proches, comme s’il fallait rattraper le temps perdu. »

Douze ans plus tard, elle raconte une relation « complice », et un ado « classique », qui, comme tous, « joue aux jeux vidéo et laisse traîner ses baskets ». De quoi « rassurer » les mères traversant cette épreuve, espère-t-elle. Sauf à ce que le trouble de l’attachement dure dans le temps, explique Jacques Dayan, il ne génère pas chez l’enfant de « conséquences pathologiques ». Et, s’il arrive que cet épisode difficile laisse « de petites traces » (culpabilité de la mère, lien renforcé au père…), « cela n’a rien d’automatique ». Pris en main à temps, résume-t-il, il ne présage généralement pas de la relation à venir.

* Le prénom a été modifié