Christine Thouroude est infirmière scolaire au lycée René-Gosse de Clermont-l’Hérault. Également sexologue, elle anime des ateliers pour les adolescents. Les codes de la sexualité ont changé, indique une enquête inédite de l’Ined (Institut national des études démographiques) réalisée auprès de 10 000 jeunes. L’enquête a donné lieu au livre La sexualité qui vient, coordonné par la sociologue Marie Bergström. Christine Thouroude, infirmière scolaire dans l’Hérault, entend cette jeune génération en consultation et dans ses interventions.
Ce qui frappe dans la parole des jeunes
Interrogée sur ce qui la frappe dans les consultations et interventions auprès des adolescents, Christine Thouroude évoque d’abord l’accès à la pornographie, surtout au collège. « Les adolescents n’en parlent pas frontalement, mais les termes employés, les sourires, ne laissent pas de doutes. La majorité des adolescents d’une classe de 4e a visionné du porno, les garçons comme les filles. »
Elle constate une problématique autour du consentement. « Je vois que des filles acceptent certains comportements, sans avoir conscience que c’est de la violence. Quand on est en couple, il peut sembler normal de ne pas avoir le droit de parler à un autre ou de permettre qu’on regarde son téléphone. » Elle ajoute : « Il y a des viols dans les jeux vidéo. Des paroles et des comportements sexualisés quand vous écoutez du rap. C’est tous les jours, c’est banalisé. »
Violences subies par les deux sexes
« Ce sont plutôt les filles qui subissent la violence, mais je vois aussi des garçons de 15 ans qui reçoivent des baffes de leur copine et qui ont du mal à comprendre ce qui se passe », explique-t-elle. « Ils sont parfois paumés, aussi, par rapport à MeToo, ne comprennent pas qu’elle “ne voulait pas” et ne comprennent pas ses reproches deux ou trois jours après une relation sexuelle. La majorité des garçons veulent respecter leur partenaire. Mais il y a une perte des codes, quand on est biberonné à des messages violents, avec ce qu’on voit sur les réseaux sociaux, et la parole virile “libérée” qu’on entend. »
Des jeunes désarmés face à la réalité
Les jeunes disent « n’avoir jamais appris » comment se passe la vie réelle. Christine Thouroude compare avec les générations précédentes : « On n’avait pas le même accès à ces contenus. Ces mômes-là ne sont pas armés de la même façon. Sans compter que beaucoup d’entre eux sont exposés à des violences familiales banalisées. Il y a des couples où des femmes se font traiter de “connasse” au quotidien. »
Elle travaille à Clermont-l’Hérault, un village à la sociologie populaire, sans problème particulier, au nord de Montpellier. « La violence intrafamiliale n’est pas réservée aux gens qui sont dans la pauvreté, elle est partout. La sexualité, c’est une composante de l’éducation reçue, sur l’apprentissage de la relation et de la compréhension de l’autre. Si la violence est banalisée, acceptable, avec un curseur haut, ça va avoir un impact. »
Éducation à la vie affective et sexuelle
« On reprend tout ça dans l’éducation à la vie affective et sexuelle, pour éviter que des jeunes subissent ce qu’ils ne devraient pas subir. » Elle observe des « premières fois » sous produits, parfois du chemsex à 17 ou 18 ans, une pratique venue du milieu homosexuel. Mais elle relativise : « Non, des adolescents alcoolisés, il y en a toujours eu. La prise de risque fait partie de l’adolescence. Je ne suis pas particulièrement inquiète face à ces comportements qui changent. »
Elle note aussi l’émergence de « bébé couples » qui partagent les semaines chez leurs parents respectifs, des jeunes qui ont des relations sexuelles régulières mais ne se disent pas en couple, et d’autres qui retardent l’âge de la première fois. « La sexualité perd de son côté sacré, elle évolue vers un jeu, et la recherche de plaisir. Il faut que les jeunes puissent être autonomes dans le respect de l’autre et cette recherche de plaisir. La sexualité, ce n’est pas que du sexe… »
L’homosexualité encore difficile pour les garçons
Interrogée sur la banalisation de l’homosexualité, elle répond : « On a encore une difficulté à se montrer, notamment chez les garçons. J’ai l’impression que c’est beaucoup plus compliqué pour eux. Dans la cour de récréation, au collège comme au lycée, on voit rarement des couples masculins, alors qu’on voit des filles. C’est un âge où on a envie de ressembler à tout le monde. La différence est mal perçue, avec le risque de se faire harceler. Il y a des jeunes qui doivent se cacher, c’est dommage. »
Elle conclut : « Il faut arrêter de mettre une étiquette aux jeunes, souvent, elle n’est pas bonne. Il faut les laisser grandir et se construire dans un milieu sécure, sans violence. La sexualité évolue tout au long d’une vie. »



