Pour une juste reconnaissance de la méthode scientifique dans le débat public
Reconnaissance de la méthode scientifique dans le débat public

Pour une juste reconnaissance de la méthode scientifique dans le débat public

Fausses informations sur la toxicité de certaines molécules, sur les pratiques d’élevage, sur l’intégrité de journalistes et d’ONG environnementales… Pour Marc-André Selosse, Philippe Grandcolas et Diane Strauss et une quarantaine de scientifiques, la méthode scientifique est en train de perdre sa place dans les discours politiques et médiatiques.

Le 26 mars, la commission d’enquête sur l’Audiovisuel public réunissait à l’Assemblée nationale une table ronde consacrée à la rigueur scientifique. Parmi les personnes convoquées : François de Rugy, ancien ministre de la Transition écologique, Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé et fondatrice du think tank Evidences, François-Marie Bréon, climatologue et ancien président de l’Afis (Association française pour l’Information scientifique), Géraldine Woessner, rédactrice en chef au « Point », ainsi qu’Eva Morel et Jean Sauvignon, de l’association QuotaClimat.

Le contenu des échanges a rapidement révélé un déséquilibre profond : fausses informations sur la toxicité de certaines molécules, sur les pratiques d’élevage, sur l’intégrité de journalistes et d’ONG environnementales, le tout dans une atmosphère peu favorable au véritable contradictoire. Cette audition n’est pas un incident isolé. Elle est le symptôme d’un mal plus profond : la méthode scientifique est en train de perdre sa place dans les discours politiques et médiatiques. Plusieurs confusions s’installent durablement.

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Trois confusions qui sèment le doute

La première mélange expert et scientifique. Le scientifique se définit par sa méthode : formuler des hypothèses, les tester, soumettre ses résultats à la validation par ses pairs. L’expert, lui, se définit par sa fonction et son statut social. Un scientifique peut être expert, l’inverse n’est pas systématique. Le danger surgit lorsqu’un expert mobilise son statut pour légitimer une opinion personnelle, sans appliquer de méthode vérifiée, et souvent à des fins utilitaristes.

De cette première confusion émane la deuxième : entre consensus scientifique et position scientifique marginale. Lors de débats, la norme du contradictoire nous a habitués à confronter les points de vue. Si cette confrontation permet efficacement de souligner la controverse et rend honneur au pluralisme en mettant en lumière des avis qualifiés, elle valorise souvent artificiellement des prises de position hétérodoxes mises sur un pied d’égalité. Enfin, elle peine à rendre visible le poids de l’expertise collective derrière certaines conclusions scientifiques. Le consensus scientifique n’est pas l’ennemi du doute méthodologique, il en est le produit. Il désigne la convergence, provisoire mais robuste, d’une multitude de travaux indépendants soumis à l’épreuve des pairs, et constitue à ce titre l’état le plus fiable de la connaissance disponible.

La troisième confusion touche à la norme réglementaire, souvent confondue avec la conclusion scientifique. Un seuil réglementaire de toxicité est le fruit de la décision d’une autorité sanitaire. C’est une décision administrative. Elle peut légitimement différer de l’état des connaissances scientifiques du moment. C’est ce décalage qui alimente de nombreuses controverses récentes, notamment autour de l’autorisation de certaines substances chimiques.

Arsenal rhétorique

Ces confusions ne prospèrent pas dans le vide. Certains groupes d’intérêts les cultivent activement, à l’aide d’un arsenal rhétorique bien rodé : sélection partiale des preuves (cherry picking), changement de métrique au fil du débat, attaques ad hominem, saturation de l’espace public par des affirmations invérifiables. Il ne s’agit pas toujours de collusion organisée, mais d’une convergence d’acteurs poursuivant un objectif commun : non plus semer le doute sur un domaine scientifique précis, mais discréditer la science elle-même comme objet de confiance collective.

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L’enjeu est démocratique. Attaquer la science, c’est attaquer la légitimité des institutions qui la produisent et celles qui légifèrent sur sa base. C’est fragiliser le socle même du débat public rationnel. Et cette fragilisation s’accélère. En 2021 déjà, 60 % des scientifiques européens déclaraient avoir été victimes d’attaques contre leur réputation. En 2025, 41 % de la communauté scientifique internationale faisaient état de tentatives d’intimidation ou de harcèlement.

Nous, scientifiques, formulons une exigence claire. Les outils d’aide à la décision politique doivent intégrer la parole scientifique pleinement, et non à titre décoratif. Le scientifique n’est pas la caution d’un débat, il en est la condition préalable. Sa parole n’est pas une opinion parmi d’autres : elle ancre le débat dans le réel et l’éclaire. À l’aune des menaces sans précédent qui pèsent sur l’intégrité scientifique, la protéger n’est plus une posture défensive, c’est une discipline quotidienne. La représentation nationale devrait en être l’exemple.

Signataires

Matthias Beekmann, directeur de recherche au CNRS en chimie de l’atmosphère ; Etienne Berthier, glaciologue et directeur de recherche au CNRS à l’Observatoire Midi Pyrénées ; Marc Billaud, directeur de recherche émérite au CNRS ; David Boilley, enseignant-chercheur en physique à l’université de Caen Normandie ; François Bonhomme, biologiste et directeur de recherche émérite, médaillé d’argent au CNRS ; Philippe Borsa, directeur de recherche en écologie et évolution à l’Institut de recherche pour le développement à Montpellier ; Freddy Bouchet, directeur du Laboratoire de Météorologie dynamique, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’ENS/PSL ; Grégory Charrier, docteur en biologie à l’Université de Bretagne occidentale, au Laboratoire des sciences de l’environnement marin ; David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS à l’EHESS ; Cathy Clerbaux, directrice de recherche au CNRS en physique de l’atmosphère ; Sandrine Costamagno, préhistorienne et directrice de recherche au CNRS ; Carole Dalin, chercheuse au CNRS à l’Ecole normale supérieure ; Marc Delepouve, chercheur associé au CNAM sur le changement climatique et les relations sciences et politique ; Nicolas Delpierre, écologue et professeur à l’Université Paris-Saclay ; Frédéric Ducarme, écologue et philosophe, chercheur associé au Muséum national d’Histoire naturelle ; Simon Fellous, directeur de recherche en agriculture et écologie, membre du conseil scientifique de l’INRAE ; Marie-Alice Foujols, ingénieure de recherche, IPSL, CNRS, Sorbonne Université Paris, scientifique du climat ; Jeanne Gherardi Scao, MCF - codirection UVSQ/CEARC ; Tatiana Giraud, directrice de recherches au CNRS, professeure au Collège de France, membre de l’Académie des sciences ; Sophie Godin-Beekmann, directrice de recherche au CNRS, directrice de l’Institut Pierre-Simon Laplace ; Philippe Grandcolas, directeur de recherche CNRS au Muséum National d’Histoire Naturelle ; Philipp Heeb, directeur de recherche CNRS, Université de Toulouse ; Carole Kerdelhué, directrice de recherche INRAE à Montpellier ; Gonéri Le Cozannet, chercheur en risques côtiers et changement climatique ; Raphaël Leblois, biologiste, chercheur à INRAE ; Benoît Leguet, directeur général de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) ; Sarah Leperchey, MCF en études cinématographiques à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbone ; Louis Marié, chercheur océanographe à l’Ifremer ; Christelle Marlin, professeure d’hydrogéologie à l’Université Paris-Saclay et membre du comité du programme Make Our Planet Great Again ; Pascal Maugis, chercheur sur l’adaptation au changement climatique dans le domaine de l’eau, et prise de décision sous grandes incertitudes ; Alice Meunier, directrice de recherche en biologie au CNRS/ENS ; Jean-François Molino, chercheur en écologie à l’IRD ; Lê Nguyên Hoang, directeur de Tournesol ; Sébastien Payan, professeur à Sorbonne Université, chercheur au Laboratoire Atmosphère Milieux Observation spatiales ; Jean-Marc Pons, biologiste, maître de conférences rattaché à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité du MNHN ; Carlos R.S. Milani, directeur de l’Observatoire interdisciplinaire des changements climatiques, Université de l’état de Rio de Janeiro, Brésil ; Virginie Raisson-Victor, présidente du Giec des Pays de la Loire ; Josyane Ronchail, climatologue, LOCEAN ; Diana Ruiz Pino, océanographe biogéochimiste, ancienne présidente du projet international IMBeR (Integrated Marine Biosphere and Ecosystem Research), Sorbonne Université ; Marc-André Selosse, biologiste, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle ; Diane Strauss, directrice de Transport & Environnement, membre du Haut Conseil pour le Climat ; Olivier Talagrand, directeur de recherches honoraire au CNRS ; Théodore Tallent, chercheur et enseignant en science politique à Sciences Po ; Juliette Tariel-Adam, chercheuse postdoctorale en biologie de l’évolution à l’université Macquarie en Australie ; Michel Veuille, directeur d’études, Biologie intégrative des Populations ; Thibaud Voïta, conseiller à l’Institut Jacques-Delors, codirecteur du MSc Management of Energy Transitions à l’emLyon Business School ; François Warlop, agronome ; Philippe Zarka, directeur de recherche au CNRS en astrophysique.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.