Dans le silence feutré de son cabinet, le docteur Arnaud Leclerc, psychiatre rennais de 52 ans, confie une angoisse qui le hante depuis plusieurs années : la peur que certaines de ses patientes ne mettent fin à leurs jours. « J'ai eu très peur que certaines de mes patientes se suicident », avoue-t-il, le regard las. Ce praticien expérimenté, qui exerce dans le centre-ville de Rennes, suit une cinquantaine de patients, majoritairement des femmes, souffrant de troubles sévères de l'humeur, de personnalité borderline ou de syndromes post-traumatiques.
Une pression constante
Le psychiatre décrit une pression psychologique constante. « Chaque jour, je pèse mes mots, je guette les signes, je redoute l'appel qui annoncerait le pire. » Cette charge émotionnelle est d'autant plus lourde que les moyens manquent. « Les structures de soins sont saturées, les délais d'attente pour une hospitalisation sont longs, et les suivis s'effectuent souvent en ambulatoire, avec un risque accru de passage à l'acte. »
Le docteur Leclerc évoque le cas d'Émilie, 34 ans, mère de deux enfants, suivie pour une dépression sévère. « Elle avait des idées noires, des projets suicidaires élaborés. J'ai dû la faire hospitaliser en urgence, mais le service de psychiatrie était complet. Nous avons dû batailler pour trouver une place. » Cette situation, loin d'être isolée, illustre les difficultés du système de santé mentale en France.
Le poids du secret professionnel
Le psychiatre doit aussi composer avec le secret professionnel, qui l'empêche de partager ses craintes avec les proches des patients. « C'est un poids énorme. On est seul face à ses angoisses, sans pouvoir se décharger. » Il raconte avoir déjà contacté les familles de certaines patientes, mais uniquement avec leur accord. « Parfois, le patient refuse que l'on prévienne ses proches. Dans ce cas, on doit respecter sa décision, même si on sent le danger. »
Cette solitude est partagée par de nombreux confrères. « Nous avons des réunions de service, des supervisions, mais rien ne remplace le partage informel entre collègues. » Le docteur Leclerc participe à un groupe de parole informel avec d'autres psychiatres rennais, où ils évoquent leurs difficultés. « Cela aide, mais le sentiment de responsabilité reste entier. »
Un système sous tension
Le psychiatre dénonce le manque de moyens alloués à la psychiatrie. « Nous manquons de lits, de personnel, de structures de suivi. Les patients sont renvoyés trop tôt à domicile, faute de places. » Il cite le cas d'une jeune femme de 22 ans, suivie pour des troubles bipolaires, qui a fait une tentative de suicide après avoir été renvoyée chez elle faute de lit d'hospitalisation. « Elle a survécu, mais de justesse. Cela m'a hanté pendant des semaines. »
Selon lui, la prévention du suicide passe par une meilleure coordination entre les différents acteurs : médecins généralistes, psychiatres, services d'urgence, et associations. « Il faut des protocoles clairs, des lignes téléphoniques dédiées, et surtout, des moyens humains et financiers. » Il salue le travail des associations comme SOS Amitié, mais estime que cela ne suffit pas.
L'importance de la parole
Malgré tout, le docteur Leclerc continue d'exercer avec passion. « Ce métier est difficile, mais il est aussi gratifiant. Voir une patiente aller mieux, retrouver le sourire, c'est une victoire. » Il insiste sur l'importance de la parole et de l'écoute. « Le suicide est un sujet tabou, mais il faut en parler. Les patients ont besoin de savoir qu'ils ne sont pas seuls, que leur souffrance est entendue. »
Il conclut par un appel à la société : « Ne fermons pas les yeux. La santé mentale est un enjeu de santé publique majeur. Chaque vie perdue est une tragédie. Nous devons agir ensemble. »



