Maladie de Parkinson : l'urgence d'une prévention face aux neurotoxiques alimentaires
Guillaume Coudray, journaliste d'investigation et auteur de l'enquête « De l'essence dans nos assiettes » (La Découverte, 2025), déplore le manque d'interrogation sur les causes de la maladie de Parkinson. Il appelle à la création d'un centre de recherche supranational, sur le modèle de celui qui existe pour le cancer, afin de mieux comprendre et prévenir cette pathologie neurologique en expansion.
Une mobilisation qui ignore les causes évitables
Chaque année, le 11 avril marque la Journée mondiale de la maladie de Parkinson. Dans des dizaines de pays, les associations de patients lancent de grandes campagnes de sensibilisation, les médias relaient les témoignages sur les ravages de la maladie, et les neurologues font le point sur les espoirs thérapeutiques. Cependant, cette mobilisation laisse largement dans l'ombre la question des causes évitables. On parle des moyens d'alléger la souffrance des malades — comment ne pas s'en féliciter ? Mais on passe sous silence les pratiques industrielles et agricoles qui rendent les gens malades.
Des agents chimiques clairement identifiés
À l'échelle mondiale, Parkinson est aujourd'hui la maladie neurologique qui progresse le plus rapidement. En France, le nombre de malades a plus que doublé en trente ans, et les projections annoncent un nouveau doublement d'ici 2050. Un signe particulièrement inquiétant : aujourd'hui, un malade sur deux est diagnostiqué avant 65 ans. Certes, le vieillissement de la population explique une partie de cette hausse. Mais toutes les études convergent pour montrer que ce n'est pas la seule cause.
La responsabilité de certains pesticides – par exemple le paraquat, la roténone ou le chlorpyrifos – est solidement documentée par des décennies d'études épidémiologiques convergentes. L'Inserm (Institut national de la Santé et de la Recherche médicale) reconnaît l'exposition aux pesticides comme facteur de risque de la maladie de Parkinson. Celle-ci est officiellement répertoriée comme maladie professionnelle chez les agriculteurs.
Des risques comparables ont été documentés pour certains solvants organiques historiquement utilisés pour l'extraction de l'huile des graines oléagineuses, notamment du lin, du soja, du colza et du tournesol. Trois solvants sont spécifiquement impliqués dans la maladie de Parkinson. Il s'agit du sulfure de carbone (CS₂), du trichloréthylène (C₂HCl₃) et de l'hexane (C₆H₁₄). En raison de leurs effets sur le système nerveux, les deux premiers ont déjà été bannis des usages alimentaires. Mais le solvant pétrolier qui a été choisi pour les remplacer – l'hexane – partage avec eux des propriétés neurotoxiques très inquiétantes.
L'exemple alarmant de l'hexane
En décembre 2025, l'Agence européenne des Produits chimiques (ECHA) a reconnu l'hexane comme une « substance extrêmement préoccupante » (SVHC, pour Substance of Very High Concern) en raison de ses effets sur le système nerveux. Cette décision consacre sa reconnaissance réglementaire comme neurotoxique dangereux. Pourtant, des résidus d'hexane se retrouvent aujourd'hui dans de nombreuses huiles végétales, margarines, produits laitiers et denrées transformées.
En faisant ses courses, le consommateur n'est jamais en mesure de savoir si les produits qu'il achète sont susceptibles d'en contenir des traces, car les industriels qui l'utilisent ne sont soumis à aucune obligation d'étiquetage. La recherche a montré qu'une fois ingéré, l'hexane est transformé en une molécule (la 2,5-hexanedione) capable d'endommager les neurones dopaminergiques de la substance noire – la région profonde du tronc cérébral dont la dégénérescence constitue la lésion centrale de la maladie de Parkinson.
Les fabricants agroalimentaires soulignent que les résidus d'hexane présents dans les aliments sont inférieurs aux limites réglementaires. Ce serait un argument rassurant si ces limites étaient vraiment robustes. Mais elles reposent sur des données lacunaires datant de plus de trente ans, établies à doses élevées, sans tenir compte des faibles doses répétées sur le long terme, ni de l'interaction de l'hexane avec d'autres neurotoxiques présents dans notre alimentation : plomb, méthylmercure, arsenic inorganique, résidus de pesticides…
Pour un CIRC du cerveau
Les effets nocifs de l'hexane ont été identifiés dès les années 1970. Pourquoi n'est-il toujours pas interdit d'usage dans l'agroalimentaire ? L'une des raisons tient aux puissantes stratégies de création du doute déployées par des multinationales spécialisées en oléagineux. De concert avec des sociétés pétrolières productrices d'hexane, elles ont brouillé l'état des connaissances scientifiques en faisant croire que l'hexane ingéré à faible dose ne représente aucun risque pour la santé humaine.
L'exemple du cancer nous enseigne que la lutte contre les maladies chroniques exige des structures de recherche supranationales, capables d'évaluer les substances sans céder aux pressions des industriels. La création, en 1965, du Centre international de Recherche sur le Cancer (Circ), à l'initiative de la France et sous l'égide de l'OMS, a profondément transformé les politiques de prévention : en évaluant de façon indépendante et systématique les agents cancérogènes, le CIRC a fourni aux États une boussole scientifique que les lobbies industriels peuvent difficilement manipuler.
Les maladies neurologiques méritent un outil équivalent : un organisme mondial dédié à l'évaluation des neurotoxiques environnementaux – un « Circ du cerveau » – pour identifier les produits qui, tels l'hexane, contribuent aujourd'hui à provoquer les maladies de demain. Car la compassion pour les personnes touchées par Parkinson ne suffit pas. Il faut clairement nommer les substances chimiques qui augmentent le risque, et donner aux consommateurs les moyens de s'en protéger.



