L'ocytocine : hormone de l'amour ou de la méfiance ?
Ocytocine : amour ou méfiance ?

Son petit nom médiatique est « l’hormone de l’amour ». Certains magazines de bien-être en font l’élixir universel de la paix sociale. Des start-up américaines la vendent même en spray nasal pour améliorer ses relations au bureau. Et si l’on en croit les plus enthousiastes (et les moins bien renseignés), il suffirait d’en verser quelques gouttes dans l’eau du robinet pour que l’humanité se réconcilie avec elle-même.

Robert Sapolsky, neurobiologiste à Stanford et auteur de Behave (2017, Penguin Press), résume cette réputation dans son livre : « Nous ferions l’amour, pas la guerre. Et surtout, nous achèterions n’importe quelle camelote, faisant confiance aux bannières promotionnelles dans les magasins dès que l’ocytocine commencerait à se répandre dans les systèmes de ventilation. » Il ajoute, laconique : « Bon. Il est temps de se calmer un peu. »

Le secret de la monogamie

Les preuves du pouvoir de l’ocytocine sont tout de même réelles. Dans les années 1990, trois chercheurs américains ont passé des années à étudier le campagnol des prairies, un petit rongeur qui, contrairement à la plupart de ses cousins, forme son couple pour la vie. La question était : pourquoi est-il monogame, et pas les autres ?

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Le campagnol des prairies ne sécrète pas plus d’ocytocine que ses cousins polygames. Mais il a davantage de récepteurs dans le noyau accumbens, la zone du cerveau liée au plaisir et à la récompense. Le sexe est donc plus « récompensant » avec un partenaire connu, ce qui crée le lien.

Quand les chercheurs ont modifié génétiquement des campagnols polygames pour leur donner plus de ces « récepteurs à ocytocine », ceux-ci ont été davantage affiliatifs avec des femelles individuelles. Et hop, ils sont devenus de fidèles époux.

Dix à quinze centimètres de fidélité

Les expériences sur les humains avec spray nasal d’ocytocine donnent des résultats plus savoureux encore. Dans l’une d’elles, des hommes hétérosexuels en couple, confrontés à une chercheuse séduisante après avoir reçu de l’ocytocine, maintiennent spontanément avec cette dernière dix à quinze centimètres de plus de distance… par peur de tromper leur conjointe.

Les célibataires, eux, ne changent pas de comportement. De plus, si l’expérimentateur est un homme ? Aucun effet non plus. Et, détail crucial, l’ocytocine ne rend pas ces femmes moins attirantes à leurs yeux. Ils les trouvent toujours aussi séduisantes. Ils sont simplement moins intéressés.

Robert Sapolsky, dans son livre, revient sur des expériences ayant montré que les couples qui discutent d’un conflit sous ocytocine communiquent plus positivement ou que dans les jeux, les sujets sous ocytocine font davantage confiance, même après une trahison.

« Formulé scientifiquement : l’ocytocine a inoculé une aversion à la trahison chez les investisseurs, écrit Robert Sapolsky. Formulé cyniquement : l’ocytocine rend les gens irrationnellement crédules. Formulé de façon plus angélique : l’ocytocine leur fait tendre l’autre joue. »

Social avec les siens, mauvais avec les autres

Cependant, la charité qu’organise l’hormone du bonheur est dirigée vers ceux que l’on connaît et aime déjà. Moins chez l’étranger. Premier signe : dans les jeux économiques, l’ocytocine augmente la coopération, mais seulement si l’autre joueur est présent dans la même pièce. Face à un inconnu dans une autre salle, elle diminue la coopération.

Puis viennent les études de Carsten de Dreu, de l’université d’Amsterdam. Dans la première, des hommes forment deux équipes. L’ocytocine augmente leur générosité envers leurs coéquipiers. C’est un résultat attendu. Mais quand ils jouent ensuite au « dilemme du prisonnier » contre un membre de l’équipe adverse, avec des enjeux financiers élevés, l’ocytocine les pousse à trahir préventivement l’adversaire.

« L’ocytocine vous rend plus prosocial envers les gens qui vous ressemblent – vos coéquipiers – mais spontanément mauvais envers les autres, qui constituent une menace », commente Robert Sapolsky.

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Dans la deuxième étude, l’ocytocine amplifie leurs préjugés contre deux groupes extérieurs comme les Moyen-Orientaux et les Allemands. Puis vient « le dilemme du tramway » : est-il acceptable de sacrifier une personne pour en sauver cinq ? La victime potentielle s’appelle Dirk ou Peter (prénoms néerlandais), Markus ou Helmut (prénoms allemands), Ahmed ou Youssef (prénoms arabes). Sous ocytocine, les sujets sont moins enclins à sacrifier Dirk ou Peter, mais pas Helmut, et encore moins Ahmed ou Youssef.

Une hormone paroissiale

« L’ocytocine, l’hormone de l’amour, nous rend plus prosociaux envers “nous” et pires envers tout le monde, conclut Robert Sapolsky. Ce n’est pas de la prosocialité générique. C’est de l’ethnocentrisme et de la xénophobie. L’ocytocine n’est pas une hormone universelle de l’amour. C’est une hormone paroissiale. » Il ajoute que « les hormones ne déterminent pas les comportements. Elles nous rendent plus sensibles aux déclencheurs sociaux et exagèrent nos tendances préexistantes ».

L’ocytocine concentre la solidarité sur les nôtres et contre les autres. Ce n’est ni bien ni mal, la molécule est comme ça. C’est une vérité et peut-être une invitation à se demander, la prochaine fois qu’on se sent déborder d’amour pour les siens, si ce n’est pas aussi, en creux, un peu de méfiance pour tous les autres.