Scandale des laits infantiles contaminés : des familles dénoncent l'abandon des enquêtes aux industriels
Malgré l'ouverture de deux enquêtes pénales à Angers et Bordeaux suite au décès de deux nourrissons, une vingtaine de familles accusent aujourd'hui les autorités sanitaires d'avoir abandonné le terrain des investigations aux industriels et aux laboratoires privés avec lesquels ils collaborent. Plus de deux mois après le premier rappel des laits infantiles Guigoz contaminés par la toxine céréulide, seules deux poudres font encore l'objet d'analyses officielles dans le cadre de ces procédures judiciaires.
Un mur face aux demandes de tests indépendants
De nombreux parents, dont les enfants ont présenté des symptômes graves tels que vomissements, diarrhées, malaises ou infections sévères, se heurtent systématiquement à un refus lorsqu'ils réclament des tests indépendants pour établir un lien potentiel avec ces produits laitiers. Face à cette inertie perçue des autorités sanitaires, vingt-quatre familles ont décidé de saisir le tribunal judiciaire de Paris pour mise en danger délibérée, maintien de denrées dangereuses en circulation, blessures involontaires et entrave à la manifestation de la vérité.
Cette action judiciaire vise directement l'État français ainsi que les industriels impliqués dans ce nouveau scandale sanitaire, marquant une escalade significative dans la défense des droits des victimes.
Le parcours du combattant des familles
Réunies au sein du collectif Intox'Alim, ces parents décrivent un parcours administratif identique et frustrant :
- Alertes initiales auprès des agences régionales de santé
- Signalements via la plateforme officielle Signal Conso
- Renvoi systématique vers Nestlé pour l'analyse des poudres incriminées
Le témoignage d'Apolline, mère d'Auguste âgé de cinq mois et demi, illustre parfaitement cette situation. Son fils a souffert pendant plusieurs semaines de vomissements et de diarrhées après avoir consommé des laits Guigoz rappelés. Malgré sa demande explicite pour que ses boîtes soient examinées par un laboratoire officiel et indépendant, son dossier est piloté par une direction départementale de la protection des populations qui associe étroitement la direction scientifique de Nestlé à l'enquête.
L'industriel présenté comme seul compétent
Dans de nombreux cas, les services de l'État indiquent aux familles qu'ils ne disposent pas des méthodes nécessaires pour détecter la toxine céréulide et que c'est à l'entreprise de « gérer la suite » des investigations. Certains parents racontent même avoir dû renvoyer leurs boîtes de lait directement au fabricant pour la poursuite des analyses, malgré leurs réticences légitimes.
Me Nathalie Goutaland, avocate des familles, dénonce vigoureusement cette pratique : « En laissant l'industriel récupérer les poudres et conduire lui-même les analyses, l'enquête sanitaire se retrouve entre les mains de l'un des principaux acteurs concernés. » Elle souligne que cette approche contredit clairement les textes réglementaires qui prévoient que les investigations alimentaires et les analyses de produits suspectés soient confiées à des laboratoires de référence publics.
Une carence structurelle inquiétante
La réalité technique explique en partie cette situation problématique. Actuellement, une seule instance publique, l'Anses, est capable de détecter et quantifier la toxine céréulide, mais avec des capacités limitées. Les autorités reconnaissent qu'aucun laboratoire national de référence dédié n'a été mis en place, malgré les demandes répétées des scientifiques depuis des années.
En conséquence, dans la majorité des cas, les analyses sont réalisées par les exploitants eux-mêmes, dans des laboratoires privés qu'ils choisissent librement. Le ministère de l'Agriculture justifie cette approche en assurant que les rares tests publics sont « priorisés en fonction des enjeux » et que des expertises pourront être conduites ultérieurement, à condition que les familles aient conservé des échantillons.
La crainte de perdre des preuves cruciales
Cette perspective inquiète profondément les familles plaignantes. Elles redoutent qu'en renvoyant leurs boîtes aux industriels, elles soient privées d'un « élément probatoire central » pour établir la responsabilité des différents acteurs. La possibilité de faire toute la lumière sur l'impact sanitaire réel de ces laits contaminés pourrait ainsi s'évanouir progressivement avec la disparition des dernières poudres encore conservées dans les foyers.
Ce scandale met en lumière une faille majeure dans le système de contrôle sanitaire français, où la dépendance aux capacités analytiques des industriels eux-mêmes compromet l'indépendance et la crédibilité des enquêtes sur la sécurité alimentaire.