La faim des juges : quand le glucose influence les verdicts
La faim des juges : le glucose influence les verdicts

Il y a quelques années, des chercheurs israéliens ont eu une idée étrange. Et si l’on regardait à quelle heure de la journée les juges rendaient leurs décisions ? Shai Danziger et ses collègues de l’université Ben Gourion ont épluché plus de mille dossiers de libération conditionnelle, traités par trois magistrats sur une période d’un an. Ils ont croisé les décisions avec un seul paramètre : la proximité du repas. Juste après le petit déjeuner, les juges accordent la liberté conditionnelle dans environ 65 % des cas. Puis, au fil des heures, la clémence s’effrite. Elle s’effondre, même. Juste avant la pause déjeuner, le taux de décisions favorables frôle zéro. Puis le repas arrive, et la générosité renaît, avant de rechuter à nouveau vers la fin d’après-midi. Le destin d’un détenu semble ainsi étroitement corrélé à l’heure à laquelle son dossier passe sur la table.

La sentinelle la plus gourmande du cerveau

Pour comprendre ce qui se déroule dans les salles d’audiences, il faut d’abord comprendre ce qui se passe dans le cerveau des juges. Et pour cela, il faut se tourner vers Robert Sapolsky, neurobiologiste à l’université Stanford et auteur de Behave (2017, Penguin Press), l’une des synthèses les plus ambitieuses jamais écrites sur la biologie du comportement humain.

Sapolsky a une obsession : le cortex préfrontal (CPF). Cette région du cerveau, logée juste derrière le front, joue un rôle important dans ce qui nous distingue des autres animaux. C’est elle qui nous permet d’inhiber nos impulsions, de nous projeter dans l’avenir, de peser le pour et le contre, de résister à la tentation, de prendre en compte le point de vue d’autrui. C’est, en somme, le siège de tout ce que nous appelons la raison morale.

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Mais le CPF a un gros défaut. Il est extraordinairement coûteux à faire fonctionner. « La volonté n’est pas qu’une métaphore, écrit Sapolsky. L’autocontrôle est une ressource finie. Les neurones frontaux sont des cellules chères, et les cellules chères sont des cellules vulnérables. » Quand le CPF travaille dur, il consomme beaucoup de glucose. Et quand le glucose vient à manquer, il est souvent le premier à flancher.

Quand le cerveau coupe le courant

Lors de tâches frontalement exigeantes, le taux de glucose sanguin chute. « Quand les gens ont faim, écrit-il, ils deviennent fréquemment moins charitables et plus agressifs — par exemple, ils choisissent des punitions plus sévères pour un adversaire dans un jeu. » Il y a débat, précise-t-il, pour savoir si ce déclin de la régulation frontale reflète une « capacité altérée » à se contrôler ou « une motivation altérée » à le faire. Mais dans les deux cas, le résultat est le même : « sur une échelle de quelques secondes à quelques minutes, la quantité d’énergie qui atteint le cerveau et la quantité d’énergie dont le cortex frontal a besoin ont quelque chose à voir avec le fait que la chose la plus difficile — et la plus juste — se produise ou non. »

Lorsque le cortex frontal peine sur une tâche cognitive, les individus sont ensuite plus agressifs et moins empathiques, moins charitables et moins honnêtes. Métaphoriquement, le cortex frontal dit : Laisse tomber. Je suis fatigué et je n’ai pas envie de penser à mon prochain.

Cette hypothèse du « carburant glucidique » fait encore l’objet de discussions nourries parmi les chercheurs. Mais le constat global demeure : être indulgent ou équitable est cognitivement coûteux. Cela demande d’inhiber l’intérêt immédiat, de maintenir des règles abstraites, de résister à l’option la plus simple. Quand le CPF est à plein régime, il peut le faire. Quand il tourne à vide, ses capacités de délibération s’émoussent.

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La fatigue de la vertu

Roy Baumeister, psychologue à l’université de Floride, a passé des années à documenter ce qu’il appelle l’épuisement de l’ego, c’est à dire l’idée que la maîtrise de soi est une ressource qui se dépense. Sapolsky s’appuie largement sur ses travaux. Il écrit : « Lorsque le cortex frontal peine sur une tâche cognitive, les individus sont ensuite plus agressifs et moins empathiques, moins charitables et moins honnêtes. Métaphoriquement, le cortex frontal dit : Laisse tomber. Je suis fatigué et je n’ai pas envie de penser à mon prochain. » Car voilà ce que suggère l’étude de Danziger : dire oui à une libération conditionnelle est une décision risquée, argumentée, qui demande d’évaluer un dossier, d’imaginer un avenir, de peser des probabilités. Dire non est le statu quo. C’est l’option par défaut. C’est la décision qui ne coûte rien cognitivement. Et quand le CPF est épuisé, affamé, à court de glucose, le cerveau choisit automatiquement ce qui lui coûte le moins.

Un sandwich avant de juger

Sapolsky va plus loin. La faim est aussi un facteur de stress, dit-il. Et le stress, lui, a ses propres effets dévastateurs sur le CPF. Le stress rend les gens plus égoïstes. Dans une étude, des sujets ont répondu à des questions sur des scénarios de décision morale après un stress social ou une situation neutre. « Le stress a conduit à des réponses plus égoïstes pour les décisions morales émotionnellement intenses. Et plus les niveaux de glucocorticoïdes augmentaient, plus les réponses étaient égoïstes. »

Le CPF affaibli inhibe moins bien l’amygdale. L’amygdale suractivée rend le cerveau plus défensif et centré sur lui-même. Et l’empathie s’effondre, ce qui rétrécit le cercle de ceux considéré « comme nous ». Sous stress, l’autre devient plus facilement un étranger. Et on juge les étrangers plus sévèrement.

Dans ce livre passionnant, le neurobiologiste montre que cette délibération se déroule dans un cerveau soumis aux mêmes contraintes que n’importe quel autre organe : il a besoin d’énergie, il se fatigue, il est sensible au stress, à la douleur, à la faim. Et que nier ce paramètre revient à ne rien comprendre à l’homme. Le magistrat, malgré tout, reste un animal.