Une influenceuse nutrition conseille 4 œufs par jour aux femmes enceintes, les experts alertent
Jessie Inchauspé, autoproclamée « Glucose Goddess » et influenceuse en nutrition suivie par plus de six millions d'abonnés sur Instagram, prodigue dans son nouveau livre des conseils aux femmes enceintes censés améliorer la santé de leur bébé. Parmi ses recommandations controversées : manger quatre œufs par jour et éviter les pics de glucose. Cependant, des professionnels de santé mettent en garde contre un discours qu'ils jugent inexact et alarmiste.
La « glucose révolution » d'une biochimiste devenue influenceuse
Jessie Inchauspé doit sa popularité à sa « glucose révolution », titre de son premier livre paru en 2022. Pour contrôler les « pics de glycémie », qu'elle considère comme néfastes, cette biochimiste de formation recommande des méthodes comme le vinaigre de cidre ou l'utilisation de capteurs de glycémie. Des diabétiques, qui dépendent de ces dispositifs médicaux pour mesurer leur taux de sucre dans le sang, ainsi que des médecins, ont exprimé leur indignation. Ces derniers soulignent que le lien entre les pics glycémiques et diverses maladies n'est pas scientifiquement démontré.
Un livre sur l'alimentation pendant la grossesse
Dans les médias, Jessie Inchauspé promeut son ouvrage 9 mois qui comptent pour la vie : Comment votre alimentation pendant la grossesse joue sur le futur de votre enfant (Robert Laffont). Elle explique avoir « créé elle-même un programme » en constatant « un gouffre entre ce que la science savait et ce qu'on lui disait » pendant sa propre grossesse. Sa théorie centrale est que l'alimentation d'une femme enceinte influence le développement et la santé du bébé, à court et long terme, en « programmant » l'enfant au niveau épigénétique.
Les critiques des professionnels de santé
Marion Lecorguillé, chercheuse en épidémiologie à l'Inserm, pointe le manque de « nuances » dans le discours de l'influenceuse. Si les associations entre alimentation pendant la grossesse et risques de maladies métaboliques ou de surpoids chez l'enfant sont « plutôt bien établies », l'impact sur la santé mentale, respiratoire ou le risque d'allergies « reste à approfondir scientifiquement ». Concernant les modifications épigénétiques, elle précise : « On ne sait pas encore concrètement quel est l'impact clinique, c'est-à-dire chez l'enfant », alertant sur les « raccourcis » pris par Jessie Inchauspé.
L'alimentation pendant la grossesse « joue un rôle majeur que l'on observe au niveau des populations, mais n'est pas synonyme de déterminisme au niveau individuel », insiste Marion Lecorguillé. Elle souligne que des facteurs comme le tabac ou l'alcool ont un impact plus important.
Des conseils nutritionnels controversés
Les recommandations de « Glucose Goddess » s'articulent autour de quatre nutriments : choline, DHA (un type spécifique d'oméga-3), protéines et glucose. Elle conseille ainsi aux femmes enceintes :
- Manger quatre œufs par jour
- Augmenter l'apport quotidien en protéines et oméga-3
- Éviter le sucre
Marion Lecorguillé critique ces préconisations : manger quatre œufs par jour « est un message qui n'a pas été évalué ; on ne connaît pas l'effet de cette recommandation ». Elle invite plutôt à se référer aux repères alimentaires de l'Anses.
Le scepticisme des gynécologues et obstétriciens
Le Pr Olivier Morel, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), et le Pr Delphine Mitanchez, présidente de la Société française de médecine périnatale (SFMP), expriment également leur scepticisme. Ils déclarent : « Sauf pour ne pas abuser des produits sucrés », il n'y a « pas de preuve » appuyant ces préconisations, et une « alimentation équilibrée apporte ces éléments en quantité suffisante ».
La défense de l'influenceuse
Jessie Inchauspé écrit dans son livre que « si vous ne mettez en pratique aucune des recommandations de ce livre, votre enfant ira probablement très bien ». Interrogée par l'AFP sur les critiques, elle affirme ne pas dire « que l'on peut contrôler l'apparition d'allergies ou d'autres maladies » et assure toujours parler « de probabilités, car c'est ce que la science nous montre ».
Elle défend une approche « cohérente avec de nombreuses recommandations internationales » et estime que « certaines recommandations françaises restent moins explicites ou opérationnelles, notamment sur la choline ou les apports optimaux en DHA ».
Un discours potentiellement culpabilisant
Anne-Laure Laratte, diététicienne-nutritionniste, regrette que ce discours « assez alarmiste » puisse être « très culpabilisateur » pour les femmes enceintes, risquant d'encourager des comportements alimentaires néfastes. Marion Lecorguillé souligne que l'important demeure la « prise en compte de la qualité globale de l'alimentation de la femme enceinte », plutôt que de suivre des recommandations spécifiques non validées scientifiquement.



