Un trentenaire est mort à Bordeaux lors d’une partie fine sur fond de consommation de drogues. Ses proches veulent alerter sur les dangers du chemsex. Il s’appelait Maxime Gallic et avait la trentaine. Son corps a été retrouvé le 19 juillet 2025 à Bordeaux. Pierre Bain, un de ses meilleurs amis, l’assure : « Il est une victime du chemsex. » Le mot désigne des rapports sexuels « augmentés » sous l’effet de drogues, souvent en groupe. Ce jour-là, une orgie de ce type était organisée dans un appartement de la rue Maucoudinat.
Une overdose évitable selon les proches
Selon ce proche, il serait injuste de n’y voir qu’un accident : « C’est une overdose. Mais elle n’a été rendue possible que parce qu’un des partenaires de Maxime est allé chercher du GHB. Pour moi, la faute revient à la personne qui a fourni la drogue. » C’est pourquoi la famille a porté plainte : « Nous penchons pour la qualification pénale de mise en danger de la vie d’autrui », révèle Me Gwennhaëlle Barral, avocate des parents de la victime. Qui tiennent à préciser : « Maxime était un élève studieux et surdoué, major de promotion puis cadre dans l’assurance et l’audit. Il a vu sa trajectoire basculer en l’espace de trois ans après sa rencontre avec le chemsex et les nouvelles drogues de synthèse. »
Le chemsex, un phénomène en pleine expansion
Ce cas met en lumière les nombreuses problématiques autour du chemsex. Le grand public semble avoir découvert ce phénomène assez récemment, avec l’affaire Pierre Palmade, ou encore avec un conseiller régional LR des Pays de la Loire, mort en septembre 2025 lors d’une soirée mêlant sexe et drogues. Ce cocktail fournit l’étymologie du mot chemsex : il vient de l’anglais « chemical » (produit chimique) et « sex ». Les substances utilisées sont nombreuses : 3-MMC, cocaïne, méthamphétamine, MDMA… En 2020, le « New York Times » a comparé le chemsex à l’épidémie de Sida qui a frappé la communauté gay dans les années 1980.
Des pratiques en hausse depuis 2010
En France, on a détecté ces pratiques dès les années 2000. Mais on constate un essor au début des années 2010. « Nous avons commencé à avoir en consultation les premiers chemsexeurs à partir de cette année, avant qu’une grande vague n’arrive », se remémore Philippe Batel. Cet addictologue au centre hospitalier Camille-Claudel d’Angoulême a participé, en 2022, à la première grande étude publique en France sur le phénomène. Elle permet de comprendre que les premiers concernés sont les hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes. Mais combien sont-ils ? L’étude part du postulat que l’application Grindr, premier site de rencontre gay en France, revendiquait en 2020 plus de 500 000 utilisateurs français, « ce qui pourrait donner lieu à une estimation très grossière de 100 000 à 200 000 personnes potentiellement concernées par ce type de pratiques ».
Une prise en charge sanitaire insuffisante
À Bordeaux, le Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud de la rue Planterose) ne désemplit pas : « Nous avons des consultations pour le chemsex presque tous les jours », dévoile Aurélie Lazes-Charmetan, la cheffe de projet. Ces rendez-vous dédiés ont commencé en 2016 : « J’ai vu émerger le phénomène du chemsex, sans réponse sanitaire en face. Je me suis dit qu’il y avait une carte à jouer en termes de santé publique. Depuis, on a vu une augmentation des demandes de prise en charge. »
« Certains patients ont complètement perdu le contrôle de l’usage du produit, atteste l’addictologue. La particularité, c’est qu’on est vraiment à la croisée de la chimie et de la sexualité. Les deux s’imbriquent et les consommateurs finissent par arriver dans une impasse d’un point de vue sexuel. » Les Caarud permettent aux utilisateurs d’analyser les substances avant de les consommer, grâce à un laboratoire où un chimiste effectue un test en direct. Ensuite, les addictologues accompagnent les patients dans une démarche de ralentissement de la consommation, ou même d’arrêt. Cela peut conduire jusqu’à l’hospitalisation, où sera pratiqué un sevrage.
Les associations réclament une action de l’État
Mais que font les pouvoirs publics ? « On se sent un peu délaissés par l’État », assume Jean-Patrick Fabre, cofondateur de l’association Chems Pause. « Il faudrait qu’ils s’emparent du sujet pour éveiller les consciences. Nous pensons qu’ils ne sont pas à la hauteur de ce sujet de santé public. » Celui qui a lui-même pratiqué le chemsex alerte : « On voit des jeunes qui commencent leur sexualité avec la drogue. D’autres perdent leur job et se retrouvent à la rue à cause de ça. On voit bien les conséquences sanitaires et sociales, mais l’État reste aux abonnés absents. Nous, on dit que c’est une épidémie. Elle est hors de contrôle. »
Une mobilisation pour sensibiliser
C’est ainsi que plusieurs associations ont lancé Avril utile, une mobilisation d’un mois pour sensibiliser à la cause. « On alerte notamment sur la banalisation des drogues dans l’espace public », explique Michel Mau, de Play Safe, association co-créatrice d’Avril utile. « Avec une simple requête sur un moteur de recherche, on tombe sur des sites marchands proposant des produits. Nous demandons aux géants du web de proposer des messages pour la réduction des risques. »
Les politiques s’emparent timidement du sujet
Les politiques s’emparent timidement de ce sujet connexe au narcotrafic. Anne Sourys, sénatrice (Les Écologistes) de Paris, a déposé une proposition sur la prévention des risques et dommages liés au chemsex. Une des propositions phares consiste à protéger les personnes qui, au cours d’une orgie avec drogue, alerteraient les secours. « C’est une proposition pragmatique, insiste l’élue. Il ne faut plus réprimer les personnes qui aident les victimes, car ça conduit à laisser mourir des gens. Il y a vraiment un constat d’inefficacité dans la législation actuelle, avec un risque de non-assistance à personne en danger. Aujourd’hui, quand des pompiers sont appelés pour une overdose liée au chemsex, ils préviennent la police. Désormais, quand on sollicite les secours, on ne doit plus être sanctionné. »
L’hypothèse vaut dans un cadre privé, mais il concerne aussi certains commerces spécialisés. « Quand la clientèle se livre au chemsex dans un établissement de nuit, il est hors de question de mettre à la porte quelqu’un qui se sentirait mal », analyse Rémi Calmon, président du Syndicat des nouvelles entreprises gay. « On appelle les secours, mais on sait qu’on fera face à l’administration, qui va chercher quelle est la responsabilité de l’exploitant. Or, sauf en cas de complicité ou de laxisme, notre responsabilité est nulle : on ne peut pas mettre un vigile derrière chaque client. »
(1) GHB : drogue de synthèse sédative, dite « du viol ». Potentiellement mortelle. Proche du GBL, qu’on retrouve dans des nettoyants pour jantes de voiture qui, ingéré, se transforme en GHB.



