Au Vigan, médecins libéraux et salariés unis contre la désertification médicale
Au Vigan, médecins libéraux et salariés unis contre la désertification

Une coopération inédite au cœur du Gard

Dans la petite ville du Vigan, dans le Gard, un dispositif original a vu le jour : des médecins libéraux et des médecins salariés travaillent côte à côte dans une entente intelligente. La salle d’attente de la maison de santé Le jardin des orantes ne désemplit pas, surtout en période de grippe et de virus hivernaux, alors que les berges de l’Arre portent encore les traces de la crue récente. Ce lieu est devenu le pôle médical majeur du Vigan. En poussant la porte, les patients ont le choix entre deux secrétariats : le service public du centre de santé Ma santé Ma région, avec des docteurs salariés, ou la maison de santé classique avec des médecins libéraux.

Le risque de désertification médicale, les habitants du Vigan l’ont perçu il y a plus de dix ans. Dans cette sous-préfecture gardoise, comme ailleurs, la dentiste vient de prendre sa retraite et le corps médical vieillit. Les jeunes médecins préfèrent s’installer à Ganges, une petite cité de même taille, adossée aux mêmes contreforts de l’Aigoual, mais plus proche de Montpellier. Pourtant, à Ganges, la maternité a fermé faute de praticiens, ce qui a fait grand bruit.

Un projet privé pour attirer les jeunes

« Ici au Vigan, le risque de la désertification, on l’a perçu il y a plus de dix ans. On était précurseur même si on n’imaginait pas que ce serait à ce point ! », sourit Antoine Brun d’Arre, généraliste de 63 ans. « Alors on s’est décidé à proposer un outil qui serait selon nous un facteur d’attractivité. On a monté notre projet privé et construit notre maison de santé pluriprofessionnelle, pour, dans un bâtiment adéquat, avoir des conditions de travail agréables qui pourraient attirer des jeunes. Et ça a marché puisqu’un jeune couple, idéalisant peut-être un peu les choses, est arrivé. »

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En 2017, le jeune couple Bénédicte Gal et Sébastien Joanny débute tout juste dans le métier de médecins généralistes. Ils sont parents de deux fillettes, une troisième est arrivée depuis, et souhaitent installer leur famille en ruralité. « Je suis originaire d’Ardèche et j’avais fait des stages en Cévennes, dit Sébastien Joanny. Puis nous avons démarré avec des remplacements à la clinique de Ganges. Travailler au Vigan, c’était parfait. » Le bassin de population s’étend sur une quinzaine de communes, soit 10 000 habitants, avec un habitat très dispersé. L’association entre ces médecins libéraux fonctionne bien : des protocoles sont mis en place, des infirmiers accompagnent le travail, notamment pour l’éducation thérapeutique et la prévention.

Une crise évitée de justesse

Mais en 2022, une associée annonce son départ, puis un autre est en arrêt maladie et décède depuis. « Les charges qui étaient gérables à 6 ne le sont pas à 4. Notre maison de santé pluriprofessionnelle courait à la faillite. Nous avons alerté la communauté de communes », raconte Antoine Brun d’Arre. Celle-ci ne se sent pas extrêmement concernée : pourquoi racheter les murs d’un projet privé alors que le manque de médecins ne semble pas encore criant ? Le président du Pays Viganais, Régis Bayle, le reconnaît volontiers : « Cela semblait à tous les maires un peu abstrait comme problème… Et puis il y a eu un accélérateur dans la prise de conscience : la fermeture fin 2022 de la maternité de Ganges. Ici, on y est tous nés ! Ça a été un choc, ça a ouvert les yeux des élus… »

Dans le même temps, la Région lance le GIP Ma santé ma région. Le Pays viganais est candidat, sans trop de chance puisqu’il reste encore des médecins. Le GIP n’a pas vocation à faire disparaître les médecins libéraux. « Quand Carole Delga annonce le dispositif, il y a une forte levée de boucliers du conseil de l’Ordre et des syndicats, plutôt côté ex-Midi Pyrénées. Mais je crois que chacun a joué son rôle pour que notre projet, qui ne rentrait pas dans les critères, soit quand même accepté. » La force de conviction du géographe de la santé, désormais membre de l’Académie de médecine Emmanuel Vigneron, et habitant du pays viganais, a fait le reste.

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Les avantages du statut de salarié

Les docteurs Gal et Joanny sont désormais médecins salariés et y voient bien des avantages. « Nous avons pu bénéficier du soutien d’un médecin retraité deux jours par semaine, dans le cadre d’un cumul emploi-retraite, ce qui n’aurait pas été possible en libéral. Et puis nous accueillerons l’hiver prochain un “docteur junior”, un interne en autonomie supervisée. Les libéraux freinent sur ce dispositif car son coût administratif est important, au centre de santé, nous pouvons le faire », explique le docteur Joanny qui travaille trois jours par semaine pour s’occuper de ses enfants les deux autres jours. Bénédicte Gal n’est pas à plein temps non plus : quand elle n’est pas au centre médical du Vigan, elle est à Montpellier où elle exerce comme cheffe de clinique à l’Université. « Je vois que mes étudiants sont intéressés par notre fonctionnement, j’en fais la promotion quand on me questionne ! »

Dans la salle d’attente, Christine, 70 ans, patiente : « J’ai beaucoup d’amies qui n’ont plus de docteur. Pour les spécialités, le cardiologue, l’ophtalmo, on va à Nîmes ou à Ganges, mais je connais aussi des gens qui renoncent aux soins quand il y a des dépassements d’honoraires dans le secteur privé. Ici, il y a beaucoup de précarité, c’est un problème dont on ne parle pas mais qui est réel. »

Des efforts pour attirer les jeunes

« On a la grotte de Lourdes, mais pas encore la source miraculeuse », plaisante Régis Bayle. Aux côtés du docteur Brun d’Arre, lui-même proche de la retraite, un autre médecin exerce en libéral mais est âgé de 74 ans. La communauté de communes met donc les petits plats dans les grands pour attirer des jeunes : une trentaine d’étudiants en médecine est invitée une fois par an à découvrir le Pays viganais, ses lieux de santé, mais aussi son territoire riche d’atouts pour une vie au grand air. Un ancien médecin est chargé de mission pour se rendre dans les salons et universités afin de promouvoir le territoire. L’institut de formation aux soins infirmiers de Nîmes propose également une formation au Vigan dans le cadre du campus connecté. Ce jeudi, le directeur régional de l’Agence régionale de santé est venu signer un Contrat local de santé.

Depuis mi-2022, 26 centres de santé Ma santé ma région ont été ouverts, dont 11 en ex-Languedoc-Roussillon, et 61 médecins, 48 secrétaires et 1 assistante ont été recrutés.