À l'occasion de la semaine de la vaccination, du 27 avril au 3 mai 2026, l'Institut Pasteur a mobilisé trois cents personnalités issues de la recherche, de la médecine, de la culture, des médias et de la politique, dont d'anciens ministres de la Santé. Ensemble, ils appellent à un « sursaut collectif face à la désinformation et aux attaques contre la science et la rationalité ». Les idéologies antivax et les remous géopolitiques creusent les inégalités vaccinales à l'échelle mondiale et hypothèquent l'avenir de la recherche.
Les États-Unis, maillon faible de la vaccination
Au centre des inquiétudes se trouvent les États-Unis. Superpuissance financière, politique et scientifique, le pays est devenu le maillon faible de la vaccination. « L'arrivée au ministère de la Santé de Robert Kennedy Jr, un antivax qui accuse la vaccination de tous les maux, provoque une baisse de la couverture vaccinale dans le pays. Et cela fait extrêmement peur », estime le Dr Robert Sebbag, médecin attaché dans le service des maladies infectieuses de l'hôpital Pitié-Salpêtrière à Paris et président de l'ONG Action contre la Faim. Depuis l'installation de la nouvelle administration Trump à la Maison Blanche, les fausses informations relatives à la vaccination passent désormais par les canaux officiels. En novembre 2025, la principale agence sanitaire américaine, les CDC, relayait une indéboulonnable fausse théorie sur les liens supposés entre les vaccins et l'autisme.
Il y a les mots, puis il y a les décisions politiques. En janvier, sans consultation préalable du Comité consultatif sur les pratiques vaccinales, la liste des vaccins officiellement recommandés aux enfants américains est passée de 17 à 11 items, faisant craindre une érosion accrue de la confiance dans les vaccins ainsi que la résurgence de maladies. Les conséquences sanitaires sont déjà là. Les autorités américaines continuent de recommander systématiquement les vaccins contre plusieurs maladies graves, dont la rougeole. Pourtant, « les cas de cette maladie – très contagieuse et potentiellement gravissime, contre laquelle le vaccin est hyperefficace et très bien toléré – connaissent actuellement une très grande recrudescence sur le sol américain », rapporte Guillemette Masse-Ranson, directrice adjointe du Centre de vaccinologie et d'immunothérapie de l'Institut Pasteur à Paris. En 2025, les États-Unis ont signalé 2 285 cas de rougeole, soit le total annuel le plus élevé depuis que la maladie a été déclarée éradiquée en 2000. 93 % de ces cas touchaient des personnes non vaccinées ou dont le statut vaccinal était inconnu. Le pays pourrait dépasser ce total dès l'été 2026. La rougeole a déjà tué trois personnes, dont deux jeunes enfants.
« Cette descente aux enfers des recommandations, sur un tissu social déjà sensible aux théories antivax, fait croître la méfiance à l'encontre des vaccins, même ceux qui restent préconisés », analyse la scientifique. La baisse de la vaccination aux États-Unis s'inscrit dans une tendance globale amorcée depuis plusieurs années. Un rapport des CDC de mars 2026, portant sur des données recueillies de 2022 à 2024, observe des lacunes croissantes dans la couverture vaccinale des enfants et une baisse pour plusieurs vaccins, en particulier celui contre la grippe et la dose à la naissance contre l'hépatite B.
Conséquences mondiales des décisions américaines
Les décisions américaines impliquent le monde entier. « Depuis janvier 2025, des ingérences politiques perturbent gravement le processus scientifique mondial autour de la vaccination », assure Guillemette Masse-Ranson. Notamment en termes de financement, en raison de coupes dans les budgets alloués aux National Institutes of Health (NIH), véritable poids lourd de la recherche mondiale. « Les NIH formaient de gros consortiums internationaux, notamment avec des Européens, comme l'Institut Pasteur, explique-t-elle. Ils finançaient 50 % de la recherche globale sur le VIH. » La recherche n'est pas la seule compromise par cette fermeture des robinets : l'accessibilité des doses vaccinales pour les populations les plus fragiles est directement impactée.
« Les grands programmes comme Gavi, qui étaient fortement financés par les États-Unis, le sont désormais beaucoup moins », explique le Pr Yazdan Yazdanpanah, chef du service de maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Bichat-Claude-Bernard à Paris et directeur de l'ANRS Maladies infectieuses émergentes. Alors que les États-Unis contribuaient à près d'un quart du budget de Gavi, celui-ci a été amputé l'année dernière de 1,58 milliard de dollars (1,35 milliard d'euros). Robert Kennedy Jr avait annoncé en juin 2025 que les États-Unis ne contribueraient pas davantage à Gavi tant que l'alliance n'aurait pas regagné la confiance du public, l'accusant d'avoir « négligé la question essentielle de la sécurité », sans préciser sa pensée.
Les plus fragiles touchés
Résultat, les plus fragiles trinquent. « Notre programme contre le paludisme a subi les coupes les plus importantes », déplorait la directrice générale de Gavi, Sania Nishtar, en avril dernier. L'objectif d'une couverture vaccinale de 85 % contre le paludisme dans les pays ciblés d'ici à 2030 a été ramené à 70 %. Ces ambitions revues à la baisse pourraient se traduire par des dizaines de milliers de vies d'enfants perdues.
« Avec la baisse des fonds américains, les ONG internationales et locales qu'ils finançaient ont vu leurs programmes diminuer drastiquement, rapporte la Dre Mouna Mayoufi, responsable adjointe du département de santé internationale de la Croix-Rouge française, qui appuie des programmes de santé dans une vingtaine de pays, dont la mobilisation communautaire pour la vaccination. Par conséquent, parmi les populations affectées par les crises humanitaires, les besoins sont de plus en plus importants. » Dans les pays du Sud, les coupes budgétaires fragilisent d'abord la vaccination, particulièrement coûteuse. « Les doses doivent être transportées, dédouanées, gardées à la bonne température. Et puis il y a le coût de ce que l'on appelle le dernier kilomètre, pour qu'elles atteignent les centres de santé et l'épaule de l'enfant », ajoute Mouna Mayoufi.
Signaux inquiétants dans un contexte inégalitaire
Si la vaccination mondiale ne connaît pas de recul spectaculaire, la nouvelle donne géopolitique s'inscrit dans un contexte global inégalitaire où pointent des signaux inquiétants. Le nombre de pays touchés par une épidémie de rougeole a pratiquement doublé entre 2022 et 2025. « Par ailleurs, le nombre d'enfants "zéro dose", c'est-à-dire qui n'ont jamais été vaccinés, augmente, rapporte la responsable Croix-Rouge. Les conflits et l'isolement des populations ont un fort impact sur ces situations. La guerre civile au Soudan, accompagnée d'une augmentation importante de "zéro dose", en est la parfaite illustration. »
Si préserver la paix est une urgence pour protéger la couverture vaccinale, repenser notre dépendance vis-à-vis des États-Unis en est une autre. « La France et l'Europe investissent pour la vaccination, bien sûr, admet le Pr Yazdanpanah, mais par rapport aux financements américains, c'est complètement disproportionné. Pour le virus Ebola, par exemple, il est anormal que 60 % des fonds de la recherche mondiale viennent des États-Unis. » En matière de santé aussi, la souveraineté nous sauvera.
Dialogues de la santé 2026
Le 21 mai 2026, de 8 h 30 à 17 h 30, la Villa M à Paris accueillera la 4e édition des Dialogues de la santé sur le thème « La vaccination : sécurité collective et liberté individuelle ». Experts et professionnels se réuniront autour d'un enjeu central de santé publique : la vaccination. Plus qu'un acte médical, elle interroge notre rapport à la science, à la confiance et à la solidarité au sein de la société. L'événement est soutenu par le Groupe Pasteur Mutualité, en partenariat avec Le Point. Inscription sur villa-m-creativestore.com/ddls-2026.



