Le père Michel éclaire l'actualité de saint Augustin dans un nouvel ouvrage
Religieux depuis trois décennies et prêtre depuis vingt et un ans, le père Michel occupe la fonction de prieur dans un monastère de chanoines réguliers. Cette communauté vit sous la règle de saint Augustin et relève de l'obédience de l'abbaye de Lagrasse. Grand spécialiste de saint Augustin, auquel il a consacré un doctorat de philosophie à La Sorbonne-Paris-IV, il publie actuellement Augustin avec nous aux éditions Fayard. Ce livre est le fruit d'une conversation approfondie sur l'évêque d'Hippone avec le père Emmanuel-Marie, abbé de Lagrasse, et l'écrivain-éditeur Nicolas Diat.
Le père Michel répond aux questions du Point alors que le pape Léon XIV, en pleine tournée africaine, se rend ce mardi 14 avril à Hippone (Annaba), en Algérie. C'est dans cette ville que le théologien et philosophe saint Augustin est mort en 430, marquant un tournant dans l'histoire de la pensée chrétienne.
Saint Augustin : un homme kaléidoscope aux multiples facettes
Le Point : On connaît le philosophe, l'auteur des Confessions et de La Cité de Dieu, mais on ignore souvent à quel point saint Augustin est un « homme kaléidoscope », une « homme mosaïque ». Comment le définiriez-vous ?
Père Michel : En effet, on réduit fréquemment saint Augustin à un simple auteur, c'est-à-dire à ses livres dans une bibliothèque, qui peuvent intimider. On le croit inaccessible, alors qu'il a, au contraire, tout vécu dans son existence : il a connu les errances, une recherche tourmentée de Dieu, une conversion fulgurante, des combats presque politiques et une vie de pasteur. Il s'est occupé des plus humbles tout en s'adressant aux intellectuels. C'est un homme qui peut parler à chacun, transcendant les barrières sociales et culturelles.
Qui était vraiment saint Augustin ?
Augustin était d'abord un Romain né en Afrique. Sa mère, Monique, était berbère ; son père, Patricius, était un petit notable romain de cette province florissante qu'était l'Afrique à l'époque. Augustin était imprégné de culture latine, connaissant par cœur Cicéron et Virgile. Il héritait de la grandeur de l'Empire romain, mais il pressentait rapidement que cette grandeur s'effritait.
Il cherchait ce qui pouvait survivre à cet empire qu'il voyait s'effondrer sous ses yeux – car durant ses 75 ans de vie, l'empire s'est littéralement disloqué. Il fut probablement le premier à ne pas craindre cet effondrement, affirmant : « Un empire est fait pour s'effondrer. » Ce qui persiste est bien plus profond, résidant au fond des cœurs, et pour lui, c'était le Christ, source de stabilité éternelle.
L'analogie entre les temps de saint Augustin et les nôtres
Le Point : Le pape Léon XIV a tenu un discours remarqué aux ambassadeurs en début d'année, soulignant l'analogie entre les époques de saint Augustin et la nôtre. Partagez-vous ce constat ?
Père Michel : L'analogie est évidente. Il est manifeste que le saint-père veut nous dire que nous vivons un « moment augustinien », c'est-à-dire un moment d'effondrement, de fin, mais aussi de renaissance. Augustin est l'accoucheur de quelque chose de nouveau et l'héritier de quelque chose qui s'éteint. Le pape a choisi un angle très particulier pour souligner cela aux ambassadeurs : celui du langage. Augustin a perçu que l'Empire s'effondrait parce que ce qui faisait son unité – la langue latine et surtout la rhétorique – ne portait plus de message. C'était devenu un simple signe de reconnaissance sociale, une coquille vide.
Le pape dit aux ambassadeurs, en substance : « Si nos mots deviennent vides, alors nous ne pouvons plus nous parler et nous ne pouvons plus vivre ensemble. » Il pose ainsi les conditions de la paix. On ne peut vivre en paix que si l'on est capable de se parler, c'est-à-dire si nous avons confiance dans un langage qui nous permet de chercher une vérité commune. Et je crois que si le pape s'intéresse à l'intelligence artificielle, c'est aussi pour nous prévenir : si nous confions nos mots à des machines, alors nous ne pourrons plus vivre ensemble, perdant l'essence même de notre humanité.
Les clés de saint Augustin pour notre civilisation
Le Point : Quelles sont ces clés, pour être précis ?
Père Michel : La clé principale est de souligner que si nous ne cherchons pas la Vérité, comme Augustin l'a fait toute sa vie, nous vivrons la guerre. C'est son intuition dans La Cité de Dieu. Il y fait une relecture de l'histoire romaine : l'Empire a été grand, il a porté des héros, mais il ne cherchait que sa propre gloire et son propre orgueil. Or, tout empire fondé uniquement sur sa propre gloire s'effondrera. Augustin pense à un « au-delà » de la cité terrestre. Si la cité des hommes n'est pas capable de marquer une limite à son pouvoir – et cette limite, c'est la Cité de Dieu qui n'est pas de ce monde – alors elle devient tyrannique, vide et creuse.
Aujourd'hui, nous faisons l'expérience de cette vacuité. Nous nous demandons ce qui nous relie les uns aux autres. Le pape nous dit : sans cette recherche de la vérité, vous ne vivrez pas ensemble, risquant la fragmentation sociale.
La recherche de la Vérité selon Augustin
Pour Augustin, la Vérité a un visage et un nom : c'est le Christ. C'est l'histoire de sa vie. Il a cherché ce principe d'unité intérieure partout avant de se convertir à plus de 30 ans. Il a exploré le pouvoir, la gloire, la réussite, l'esthétique de la langue, le plaisir… et il a été déçu, personnellement et intellectuellement. Augustin nous dit que la seule solution est de retourner à l'intérieur, vers le cœur. C'est ce retour dans l'intériorité qui permet de trouver Dieu. Augustin l'a trouvé là : « Tu me cherchais à l'extérieur, mais j'étais à l'intérieur de toi. »
Pourquoi « Augustin avec nous » ?
Le Point : Pourquoi le titre de votre ouvrage est-il « Augustin avec nous » ? On dirait presque un slogan de manifestation…
Père Michel : Parce qu'Augustin est un révolutionnaire ! Et parce qu'il n'est pas seulement une belle curiosité historique qu'on étudierait pour le plaisir de sa langue extraordinaire. Il est là pour aujourd'hui. Il est un compagnon de route à deux titres. D'abord personnellement, car l'histoire de sa conversion rejoint les cœurs contemporains qui explorent toutes les dimensions de la société et finissent déçus. Nous vivons dans une société triste où beaucoup se demandent ce qui pourra les combler. Augustin, lui, était assoiffé de bonheur et il a trouvé la réponse.
Le deuxième titre est civilisationnel : Augustin nous dit que pour avoir la paix, il faut chercher la vérité. Il va même plus loin : une société qui ne rendrait pas un culte au vrai Dieu serait condamnée à s'effondrer, soulignant l'importance des fondements spirituels.
Les sources et l'influence de saint Augustin
Beaucoup de ses textes nous sont parvenus. C'est l'un des rares auteurs de l'Antiquité dont l'œuvre « augmente » encore, car on retrouve régulièrement des manuscrits perdus dans des bibliothèques, notamment des sermons. Sa vie a été écrite par l'un de ses disciples, Possidius, mais surtout par lui-même. C'est le premier auteur de l'histoire du monde à avoir pensé que l'on pouvait écrire à la première personne du singulier et que sa vie pouvait être le paradigme du chemin de nombreuses personnes.
Il n'y a pas un seul mouvement dans la pensée occidentale qui n'ait un lien avec Augustin. Certains sont ses enfants naturels, d'autres ses enfants légitimes, mais il a fondé la culture occidentale. Jusqu'au XIIIe siècle, étudier la théologie, c'était étudier Augustin. Il est le « nouveau Cicéron ». Il a transmis le flambeau à saint Thomas d'Aquin, qui est pétri d'Augustin. En France, il a une fécondité incroyable au XVIIe siècle avec le jansénisme. Pascal est évidemment augustinien, tout comme Luther. Et la pensée moderne, la redécouverte du « sujet » au début du XXe siècle, est aussi une forme d'augustinisme.
Son influence aujourd'hui
Il me semble qu'il a été largement ignoré ces dernières décennies. C'est précisément pour cela que le pape, en allant sur les traces d'Augustin à Hippone (Annaba) en Algérie, veut dire à toute l'Église qu'Augustin doit être avec nous. Il s'adresse aux chrétiens pour leur faire redécouvrir une conception de l'Église qui n'est pas une simple institution humaine au milieu du monde, mais un mystère qui permet de faire l'expérience de Dieu. Dans la règle de saint Augustin, il est dit : « Honorez les uns chez les autres Dieu dont vous êtes devenus le temple. » En aimant nos frères, nous faisons l'expérience de Dieu. Augustin disait : « Tu vois la Trinité si tu vois la Charité. »
L'Occident créé par Augustin
Le Point : En sous-titre de votre livre, vous indiquez : « Et cet homme génial créa l'Occident ». Cela résonne un peu comme un slogan publicitaire, non ?
Père Michel : C'est une constatation. L'Occident, qu'est-ce que c'est, sinon la romanité relue, réinterprétée et vivifiée par le christianisme ? L'accoucheur de cette réalité, c'est Augustin. Il a été le passeur du meilleur de la romanité dans une civilisation éclairée par le Christ. Là où Virgile et Cicéron étaient les « écritures » du monde antique, l'Évangile et les Psaumes sont devenus la grammaire de ce monde nouveau qu'est l'Occident, façonnant durablement notre héritage culturel et spirituel.



