Travailleuse du sexe à Montpellier : « En sanctionnant les clients, c’est nous qu’on punit »
Travailleuse du sexe : « En punissant les clients, on nous punit »

« En sanctionnant les clients, c’est nous qu’on punit » : le cri d’une travailleuse du sexe pour la légalisation

Ce lundi 13 avril 2026 marque le dixième anniversaire de la loi n°2016-444, adoptée pour renforcer la lutte contre le système prostitutionnel. Un texte qui a changé de paradigme en supprimant le délit de racolage passif pour les travailleuses et travailleurs du sexe (TDS) et en pénalisant désormais les clients. Pourtant, pour Ana, 27 ans, TDS dans l'Hérault, cette loi est « débile » et produit l'effet inverse de celui escompté.

Une entrée dans le milieu par nécessité financière

Comme le montrent plusieurs études, dont celle de Maria Mourani publiée en 2019, les raisons financières sont souvent déterminantes. Ana confirme : « Je venais de déménager, j'avais de grosses dettes, j'allais être fichée Banque de France. Il me fallait beaucoup d'argent rapidement. » Face à cette urgence, elle a choisi le travail du sexe, qu'elle considérait comme « légal » comparé à d'autres alternatives.

Entre 2023 et 2025, elle s'est consacrée à 100% à cette activité, avant de « grave diminuer » depuis. Pour exercer, elle a dû contourner les obstacles : appartement obtenu avec de faux papiers (« le propriétaire aurait eu une amende, car considéré comme un proxénète »), société écran pour la banque. Elle rencontre ses clients via des applications, jugées plus « safe » que la rue.

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Clients frileux et négociations constantes

Ana n'a pas connu l'avant/après 2016, mais elle constate la méfiance des clients. « Il y en a qui s'en foutent, mais d'autres me demandent : 'Est-ce qu'on peut se garer facilement ? Est-ce que ça ne craint pas trop ?' Ils font vachement gaffe. » Cette appréhension se traduit aussi au moment de payer : « Ils tentent toujours de négocier. En mode : ‘Attends, je peux pas faire de virement sur mon compte, sinon ça va se savoir’. Alors ils retirent, en plusieurs fois. »

Les violences, elle en a subi. « Je ne sais pas si c'est dû à la loi ou juste au cadre. Certains se disent : ‘Je la paye, je fais ce que je veux’. Ils nous déshumanisent. » Elle nuance cependant en évoquant des clients « hyper cools », attentifs au consentement, ce qui lui permet d'apprécier le côté « date » de certaines rencontres.

Le consentement, une conquête personnelle

Ana souligne que le consentement est une question centrale. « Au début, j'avais intériorisé que c'était mon métier, que je devais dire oui à tout. » Les mauvaises expériences remontent surtout à cette période, concernant « que » 20% de sa clientèle. Elle a appris à poser ses limites : « Je ne mets pas d'alarme, je leur dis : ‘On a bientôt fini’. Parfois, ils essayent de gratter, je leur dis de ne pas abuser. »

Collectifs solidaires face à une police défaillante

Ana peut compter sur des collectifs comme Rosela, qui l'a aidée à réajuster ses tarifs et offre un espace d'échange. « On a toutes des galères. » Des préservatifs et des dépistages y sont proposés. En revanche, elle compte bien moins sur la police. « Plusieurs fois, j'aurais pu aller les voir. Mais tu n'oses pas dire ton taf, car ils vont te dire que tu l'as cherché. »

Elle raconte avoir compris, en discutant avec une amie, qu'elle avait été violée. « Quand tu te fais agresser, tu peux porter plainte. Mais quand tu vois que même pour les agressions sexuelles hors TDS, tu n'es pas pris en charge… J'avais peur que ça se sache, de me retrouver à la rue le lendemain. » Faute de mieux, elle a signalé son agresseur sur une plateforme dédiée.

Plaidoyer pour une légalisation totale

Pour Ana, la solution passe par une légalisation complète. « Que les TDS soient reconnus comme faisant un métier, pas un sous-métier. » Elle est convaincue que cela améliorerait la sécurité de tous. « On pourrait se dire qu'on est tous en sécurité, qu'on ne va pas prendre une amende ou être accusé de proxénétisme. La prostitution existe depuis des siècles, il y en aura toujours. Il faut accepter qu'on est là et faire en sorte qu'on soit intégrés. »

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Selon elle, en punissant les clients, « c'est les TDS qu'on punit ». Un constat partagé par une étude de Médecins du monde en 2018, qui pointait déjà une pénalisation « préjudiciable », avec une moindre maîtrise des conditions de travail, davantage de négociations, une perte de pouvoir pour les TDS les plus précaires, et une hausse des violences.

Des chiffres officiels en demi-teinte

À l'approche de cet anniversaire, les dernières données officielles montrent que seules 1 442 contraventions contre des clients ont été recensées en 2025. Héma Sibi, directrice de la coalition pour l'abolition de la prostitution, reconnaît que la législation « n'a malheureusement pas les ressources nécessaires pour être pleinement efficace », tout en se félicitant de 10 000 clients arrêtés, 2 000 personnes sorties de la prostitution, et plus de 1 000 proxénètes condamnés.

Le débat reste donc ouvert, dix ans après une loi qui devait protéger les travailleuses du sexe, mais que certaines, comme Ana, jugent contre-productive.