Les trafiquants de drogue saturent les vols pour dépasser les capacités de contrôle
Trafiquants: saturer les vols pour dépasser les contrôles

La stratégie de saturation des trafiquants pour contourner les contrôles

Les trafiquants de stupéfiants ont développé une technique redoutablement efficace pour faire passer leurs produits illicites : saturer délibérément les vols commerciaux avec des "mules", ces individus chargés de transporter la drogue. Leur objectif est clair : dépasser les capacités opérationnelles des différents services engagés dans la lutte contre ce trafic, notamment les douanes, la police, les hôpitaux et le système judiciaire. Comme le révèle une note de l'Office antistupéfiants (Ofast) diffusée mercredi, une seule mule réussissant à passer sur dix suffit à garantir la rentabilité de l'opération criminelle.

Un dispositif de contrôle submergé

Les analystes de l'Ofast soulignent que les trafiquants ont parfaitement intégré les limites du dispositif de contrôle, qui ne peut gérer simultanément que 5 à 6 mules sur un même avion. Pourtant, certains vols en provenance du Brésil à destination de Paris ou Lisbonne ont déjà compté jusqu'à 30 mules. Chaque mule identifiée génère des dizaines de milliers d'heures de transferts et de gardes hospitalières, particulièrement pour celles ayant ingéré la drogue, où les enquêteurs doivent attendre l'expulsion naturelle des ovules. Ces procédures judiciaires, souvent limitées dans leurs investigations, conduisent rarement à l'identification des commanditaires.

Des chiffres alarmants sur les saisies

En 2024, près de 7 tonnes de stupéfiants, dont 4,1 tonnes de cocaïne, ont été saisies sur des mules en France. L'année suivante, en 2025, ce volume s'est établi à 6,5 tonnes, avec 2,9 tonnes de cocaïne. À titre de comparaison, en 2023, les saisies ne totalisaient que 1,2 tonne toutes drogues confondues. L'Ofast estime cependant que les quantités réellement importées en France atteignent au moins 20 tonnes pour la seule cocaïne. La légère baisse des saisies en 2025 pourrait s'expliquer par des changements dans les contrôles, forçant les trafiquants à modifier leurs routes et à se réorienter vers les voies maritimes ou le fret aérien.

Une main-d'œuvre abondante et diversifiée

Le flux des mules reste massif, avec des saisies de cocaïne via ce vecteur dépassant même celles du port du Havre l'an dernier. Les policiers constatent que ce trafic est alimenté par une main-d'œuvre abondante extérieure aux groupes criminels organisés. Ils alertent également sur l'essor spectaculaire du transport de cannabis par ce biais, en provenance de Thaïlande et de Malaisie : initié en 2024, ce trafic a explosé en 2025 avec une augmentation de 69% des saisies, atteignant près de 2,7 tonnes.

Les mules transportant de la cocaïne restent prépondérantes, représentant 85% du trafic par voie aérienne. Parmi elles, 60% sont des mules "in corpore" ayant avalé des ovules contenant la drogue, avec des quantités maximales constatées de 3,5 kg. La rémunération varie de 1 500 à 4 000 euros pour ces mules, contre 5 000 à 10 000 euros pour celles transportant la drogue dans leurs bagages.

Les conséquences du "100% contrôle" et l'adaptation des trafiquants

L'importation en France s'effectue principalement via les aéroports parisiens, particulièrement depuis que l'aéroport de Schiphol aux Pays-Bas a renforcé son dispositif anti-drogue. Les mules interceptées à Roissy et Orly proviennent essentiellement de Martinique, du Brésil et de Guyane. Dans ce département d'outre-mer, la mise en place du "100% contrôle" fin 2022 a drastiquement réduit les tentatives de passage : seulement 34 mules ont été interpellées en 2025 contre 141 en 2024, soit une diminution de 76%. Cette mesure a cependant conduit à un déport des points de départ vers la Martinique, la Guadeloupe et le Brésil.

Les trafiquants ont développé d'autres stratégies d'adaptation, notamment le morcellement des voyages avec des escales intermédiaires et la variation des moyens de transport (avion, train, bus). Depuis peu, les autorités observent également le développement des arrivées via des aéroports régionaux, suite à l'ouverture de lignes directes vers des zones à risque.

Dissémination sur le territoire et réseaux impliqués

L'atterrissage en métropole ne marque pas la fin du périple des mules, qui pour certaines acheminent la drogue vers des villes de province comme Béziers, Châtellerault, Le Mans ou Poitiers. Les aéroports parisiens peuvent également servir de zone de transit avant un acheminement vers La Réunion, la Polynésie française ou d'autres destinations internationales.

Les réseaux impliqués sont multiples et diversifiés : dirigés par des Guyanais ou des Martiniquais pour les ressortissants français (57% des mules interceptées sont d'origine française), mais aussi par des Brésiliens s'associant avec des réseaux nigérians, des Colombiens actifs dans le trafic de cocaïne, ou des Surinamais contournant le "100% contrôle" guyanais. Les analystes citent enfin les organisations criminelles nigérianes, avec de nombreuses mules nées au Nigeria voyageant avec des passeports européens.

Un impact négatif sur les enquêtes de fond

La note de l'Ofast conclut que l'effet de saturation provoqué par cette masse de procédures liées aux mules a tendance à faire baisser chaque année le nombre d'enquêtes d'initiative visant à démanteler les réseaux criminels. Cette situation préoccupante souligne l'urgence de développer des stratégies plus efficaces pour contrer cette méthode de trafic sophistiquée qui exploite les failles du système de contrôle.