Nicolas Sarkozy doit s'expliquer face aux lettres adressées à la cour par son ancien bras droit, Claude Guéant, malade mais courroucé d'avoir été mis en cause par son ancien patron. Sans constituer un tournant définitif dans le procès, ce moment acte le divorce entre les deux hommes, dont les destins politiques sont liés depuis plus de vingt ans.
Des lettres qui changent la donne
L'audience devant la cour d'appel de Paris, ce mercredi 29 avril, débute par la lecture du courrier par le président Olivier Géron. « L'affaire libyenne » éveille décidément des envies d'écriture chez certains prévenus. Nul ne sait si, après le « Journal d'un prisonnier » rédigé par Nicolas Sarkozy, les lettres adressées par Claude Guéant à la cour formeront elles aussi un livre. Elles actent en tout cas le divorce entre l'ancien Président et son homme de confiance, âgé de 81 ans et dont les médecins ont jugé l'état de santé incompatible avec une comparution.
La première lettre, datée du 11 avril, avait sonné comme un coup de tonnerre. Claude Guéant y faisait état d'un dîner à Tripoli en juillet 2007 au cours duquel, selon lui, le colonel Kadhafi avait demandé en personne à Nicolas Sarkozy d'œuvrer pour le réexamen de la situation judiciaire de son beau-frère Abdallah Senoussi, visé par un mandat d'arrêt international pour avoir fomenté l'attentat du DC-10 d'UTA en 1989. Un échange qu'aurait conclu Nicolas Sarkozy par un « Claude, voyez cela ».
Des démentis et des accusations croisées
Le 14 avril dernier, Nicolas Sarkozy avait opposé un « démenti formel ». L'affaire est tout sauf anodine. La révision de la situation d'Abdallah Senoussi est au cœur du pacte corruptif que les prévenus sont suspectés d'avoir noué, en échange de la promesse d'un financement de la campagne électorale de 2007.
Un second courrier adressé cette semaine enfonce le clou. « Je suis catégorique », « je suis désolé de dire que là encore, Nicolas Sarkozy se trompe », siffle Claude Guéant.
« Je ne dis pas qu'il ment. Je dis que sa mémoire a évolué », rétorque Nicolas Sarkozy, jugeant « peu probable » qu'un tel échange ait eu lieu pendant un dîner officiel. Avant d'asséner : « Le dossier Senoussi est simple comme bonjour. Rien n'a été fait, car je ne voulais rien faire. Je ne peux pas donner une instruction alors qu'il n'y a rien à faire. Sur le fond, on est d'accord, il n'a rien fait parce que je ne lui ai rien demandé. »
Claude Guéant confesse avoir abordé une première fois la question de la situation pénale de Senoussi lors d'une rencontre avec le dignitaire à Tripoli en 2005 en compagnie de Ziad Takieddine. Et avoir évacué toute possibilité d'intervention même après le dîner de 2007.
Le rôle de Brice Hortefeux
Nicolas Sarkozy jure n'avoir jamais été informé de la rencontre entre Guéant et Senoussi en 2005. Pas plus que de celle de Brice Hortefeux avec le Libyen le 20 décembre de la même année, toujours sous l'égide de Ziad Takieddine.
« C'est moi qui ai présenté Takieddine à Claude Guéant. Je lui ai dit que, depuis mon déplacement du 20 décembre, je me méfiais de Takieddine. C'est là qu'il m'a dit que lui aussi avait rencontré Senoussi », bredouille Brice Hortefeux. « Vous lui avez demandé s'il en avait parlé à votre N + 2 ? » questionne le président Géron. « Non, mais s'il lui en avait parlé, il me l'aurait certainement dit », estime Hortefeux.
Le temps semble loin où Nicolas Sarkozy pointait un dossier « vide », vouant ceux qui osaient l'évoquer à « l'indignité ».
« Je pense que Claude n'était pas fier de s'être fait piéger », assure Nicolas Sarkozy. Dans sa dernière lettre, Claude Guéant est plus vénéneux. S'il confirme n'avoir « pas le souvenir » d'en avoir parlé « immédiatement », il « note aussi que plusieurs occasions se sont forcément présentées qui rendaient naturelle, et même incontournable cette évocation ».
Des voyages en Libye oubliés puis reconnus
Si, sur ce point, Nicolas Sarkozy n'en démord pas, il reconnaît avoir parlé trop vite en balayant quatre voyages en Libye effectués par Claude Guéant entre 2008 et 2010. « J'ai eu tort. C'est vrai, j'avais oublié, c'étaient des voyages autorisés », reconnaît l'ancien président de la République, n'estimant « pas improbable » qu'au retour de ces voyages le secrétaire général de l'Élysée lui ait dit que les Libyens étaient « revenus sur la question de Senoussi ».
Une évolution dans les déclarations
En tout état de cause, le temps semble loin où Nicolas Sarkozy pointait un dossier « vide » vouant ceux qui osaient l'évoquer à « l'indignité ». S'il maintient que « pas un centime d'argent libyen » n'a atterri dans sa campagne, il indique : « J'ai évolué au fur et à mesure des investigations et des éléments que je n'avais pas. » Nul ne conteste aujourd'hui que de l'argent libyen a bien été versé. Par exemple, sur des comptes de Ziad Takieddine. « On découvre que la moitié est repartie vers la famille Senoussi. Les voilà, les rétrocommissions ! » s'enflamme Nicolas Sarkozy.
Autre cible de « l'évolution » de Nicolas Sarkozy, un certain Claude Guéant. Dans un lâchage en règle, l'ancien Président estimait que son bras droit avait pu agir « par intérêt personnel ». Ce mercredi, Nicolas Sarkozy s'est gardé de toute flèche à l'endroit de l'ancien haut fonctionnaire. « À titre personnel, ça me touche que Claude Guéant ne puisse pas être là, car son état de santé est fragile. Ça me touche qu'il souffre d'une situation où son honneur est mis en cause. » Quant à Brice Hortefeux, pris au milieu du champ de tir, il se dit plus enclin à « croire Nicolas Sarkozy », tout en assurant de son « profond respect pour Claude ». Il est vrai que « Claude » a la missive facile ces derniers temps…



