Le double meurtre de Bellocq : une enquête précipitée
Un soir glacial du 11 février 1928, dans le village isolé de Bellocq, situé dans les Basses-Pyrénées, aujourd'hui Pyrénées-Atlantiques, un drame sanglant secoue la communauté. Michel Chary, un domestique de 32 ans, découvre ses patrons, un couple de riches propriétaires terriens septuagénaires, assassinés dans leur cuisine. Les corps sont horriblement mutilés, victimes de coups de feu et de couteau, baignant dans une mare de sang.
L'arrivée des forces de l'ordre et les premières constatations
Alerté par les cris, le voisin Onésime Lartigue se précipite sur les lieux, tandis que Chary avertit la gendarmerie de Puyoô. Le parquet de Pau et la 7e brigade de police mobile de Bordeaux, une unité d'élite créée par Clémenceau, sont immédiatement informés. À leur arrivée, les enquêteurs trouvent des papiers en train de se consumer dans la cour de la ferme. À l'étage, la chambre a été cambriolée, et le fils des victimes, Henri Domercq, confirme que ses parents détenaient d'importantes sommes d'argent chez eux.
La recherche d'un coupable dans un contexte tendu
Dans un climat d'insécurité locale où l'impunité règne, la pression pour trouver un responsable est immense. Huit jours seulement après le crime, la police arrête Onésime Lartigue, un ancien combattant de la Première Guerre mondiale, marié et père de deux enfants. La raison invoquée : la découverte chez lui de cartouches similaires à celles utilisées lors du meurtre. La presse locale s'empare de l'affaire, alimentant la vindicte populaire et lui attribuant tous les méfaits non résolus de la région.
Le procès et la condamnation basée sur un témoignage fragile
Le procès s'ouvre à Pau le 27 novembre 1928, attirant une foule curieuse. L'accusation repose principalement sur le témoignage de Pierre Saint-Guilly, le domestique de Lartigue, décrit comme « faible d'esprit ». Ce dernier accuse son maître du double meurtre, mais se rétracte par la suite, affirmant avoir été contraint de mentir sous la pression.
Les éléments du procès et le verdict
Malgré les plaidoiries éloquentes des avocats de Lartigue, qui soulignent l'absence de preuves tangibles, et le soutien de son frère, capitaine, jurant de son innocence, le verdict tombe le 1er décembre 1928. Saint-Guilly bénéficie d'un non-lieu, mais Lartigue est condamné à quinze ans de travaux forcés en Guyane, échappant de justesse à la peine de mort grâce à des circonstances atténuantes.
La lutte pour la révision et l'absence de réhabilitation
À partir de 1932, des voix, notamment portées par la Ligue des droits de l'homme, s'élèvent pour dénoncer cette erreur judiciaire. Deux demandes de révision du procès sont déposées, mais elles restent vaines. Gracié en 1936 après dix ans de bagne, Lartigue retourne en Béarn, s'installant à Viellenave, près de Bellocq. Il ne sera jamais réhabilité, tout comme Guillaume Seznec, une autre victime d'erreur judiciaire en Bretagne.
L'impact personnel et l'épitaphe révélatrice
La femme de Lartigue, Eugénie, meurt de désespoir deux ans après sa condamnation. Sur sa tombe, une épitaphe poignante témoigne de cette injustice : « Ici repose Eugénie Camblats, épouse d'Onésime Lartigue, décédée le 27 juin 1930 à l'âge de 28 ans, victime de l'injustice humaine. » Cette affaire, souvent comparée à d'autres erreurs judiciaires de l'époque, reste un symbole des failles du système judiciaire français dans les années 1920.