Dunkerque, nouvelle porte d'entrée des stupéfiants en Europe
En plein cœur du port de Dunkerque, dans le Nord, le calme matinal est régulièrement troublé par le bruit des disqueuses des douaniers. En cette fin janvier, une petite dizaine d'agents de la brigade de surveillance intérieure vient de forcer les scellés d'un conteneur EVP (équivalent vingt pieds) en provenance d'Asie du Sud. Après quelques minutes d'aération pour éviter d'inhaler des gaz potentiellement toxiques, les douaniers se hissent entre les dizaines de palettes à la recherche de colis suspects.
"On voit vite quand quelque chose cloche", explique un douanier rompu à l'exercice. "Les sacs remplis de stupéfiants sont la plupart du temps déposés à l'entrée des conteneurs, pour que les destinataires les attrapent en vitesse sans être repérés."
Une vigilance de tous les instants
Un peu plus loin, un autre conteneur attire l'attention des agents. Au-dessus de cartons de farine de manioc en provenance d'Afrique, un petit pochon de tissu rempli d'une fine poudre grisâtre intrigue. Upssy, chien dressé à la détection de stupéfiants, ne s'alarme pas, mais les douaniers procèdent tout de même à une analyse rapide qui s'avère négative.
Cette prudence est justifiée : lors de précédentes fouilles, le flair d'Upssy a permis de retrouver et saisir plus de 300 kilos de stupéfiants. Face aux enjeux financiers colossaux, un agent équipé d'un fusil-mitrailleur scrute les environs, prêt à intervenir en cas de danger.
Une explosion du trafic en quelques années
Au Grand port maritime de Dunkerque (GPMD), l'ampleur du narcotrafic a changé de dimension de manière spectaculaire. Le paroxysme a été atteint en mars dernier avec la découverte de 10 tonnes de cocaïne dissimulées dans un conteneur en provenance d'Amérique du Sud. Il s'agit de la plus grosse saisie jamais réalisée en France métropolitaine, dont la valeur à la revente en gros a été estimée à environ 300 millions d'euros.
Cette découverte monumentale confirme une tendance de fond observée par la direction régionale des douanes de Dunkerque : entre 2023 et 2024, la quantité de stupéfiants saisies par ses services a bondi de 50%.
Les causes d'une telle explosion
"Cela tient d'abord au développement de l'activité sur le port, où passent 653 000 conteneurs par an", analyse Frédérique Durand, directrice régionale des douanes. Dans le même temps, la sécurisation accrue des ports d'Anvers en Belgique et de Rotterdam aux Pays-Bas, longtemps considérés comme les portes d'entrée principales des stupéfiants en Europe, a amené les réseaux internationaux à se replier sur des ports plus modestes comme celui de Dunkerque.
Cette migration des trafiquants a entraîné une augmentation conséquente de la criminalité liée au narcotrafic dans la région. Selon Clara Huet, procureure de Dunkerque, le nombre de procédures traitées en matière de stupéfiants a augmenté de 38% entre 2023 et 2025.
Une réponse judiciaire et douanière renforcée
Face à cette situation alarmante, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a annoncé le 23 janvier la création de deux postes supplémentaires au sein du parquet de Dunkerque. Au niveau des douanes, la création d'une brigade spécifique de lutte contre les stupéfiants est prévue pour 2026.
Ces mesures répondent à une réalité de terrain de plus en plus préoccupante. Chez les agents du port, le sujet du narcotrafic est dans toutes les têtes, bien que très tabou. Personne n'a oublié la prise d'otage du cargo Trudy en octobre 2021, lorsque des hommes armés avaient pénétré sur le port à la recherche de cocaïne.
Des méthodes criminelles sophistiquées
Ces méthodes, dignes du plus haut spectre de la criminalité organisée, inquiètent profondément les autorités. "Ces dernières années, nous avons eu des cas concrets d'agents approchés pour des tentatives de corruption", signale Frédérique Durand, qui rappelle que des formations de sensibilisation ont depuis été mises en place.
Les tentatives de recrutement peuvent prendre des formes variées et insidieuses. Me Patrick Lambert, avocat d'un docker dunkerquois condamné en juillet dernier à six ans d'emprisonnement pour trafic de stupéfiants, témoigne : "Mon client a été recruté à force de menaces et de coups de pression. Les trafiquants connaissaient l'adresse de son domicile, celle du collège et du club de foot de son fils."
Une mobilisation générale des acteurs portuaires
Pour se prémunir de tels risques, le GPMD travaille en coordination avec les autorités judiciaires et policières à une série de mesures préventives :
- Mise en place d'une procédure anonyme de lanceur d'alerte
- Renforcement des formations anticorruption
- Amélioration des outils informatiques de surveillance
- Prévention accrue sur les risques d'atteinte à la probité
Les entreprises locales prennent également conscience du problème. "Les jeunes dockers qu'on embauche passent tous par cette case sensibilisation", témoigne le représentant d'une société de manutention qui préfère rester anonyme. "On leur demande de ne pas sortir du port avec des signes distinctifs, et de justifier d'un casier judiciaire vierge."
Un phénomène qui dépasse le cadre local
Le procureur de Lille Samuel Finielz est clair : les groupes criminels qui gravitent autour du port se construisent sur "la proximité géographique, familiale ou professionnelle qu'ils entretiennent" dans la zone. Le 22 décembre dernier, son parquet a annoncé l'extradition du Maroc vers la France d'un chef de réseau présumé, soupçonné d'avoir organisé des importations de drogue depuis la Colombie et le Maroc vers plusieurs ports français dont Dunkerque.
Ce suspect "semblait avoir une influence dans d'autres sphères criminelles, puisque des liens étaient avérés avec d'importants narcotrafiquants à Marseille", précisait Samuel Finielz. Cette interconnexion des réseaux démontre l'ampleur nationale, voire internationale, du défi auquel fait face le port de Dunkerque aujourd'hui.