La Cour des comptes dénonce les graves dérives de la carte grise numérique
Carte grise numérique : un million de véhicules fantômes dénoncés

La Cour des comptes tire la sonnette d'alarme sur les graves dérives de la carte grise numérique

Dans un rapport particulièrement sévère, la Cour des comptes dénonce une réforme mal préparée et rapidement détournée de ses objectifs initiaux. Lancée en 2017 avec l'intention louable de réduire les files d'attente en préfecture, cette réforme visait à dématérialiser intégralement les démarches d'immatriculation des véhicules. Le système devait permettre aux usagers ou aux professionnels habilités (garagistes, concessionnaires, plateformes spécialisées) d'obtenir des cartes grises en quelques jours, voire 48 heures, incarnant ainsi une administration moderne et efficace.

Un système structurellement vulnérable

Derrière cette vitrine numérique, les magistrats décrivent un dispositif « structurellement vulnérable » où l'obtention d'une habilitation SIV (service d'immatriculation des véhicules) relevait davantage de la simple formalité que du véritable contrôle administratif de sécurité. Des milliers d'entreprises ont ainsi obtenu sans difficulté un accès au système d'immatriculation, souvent après des contrôles qualifiés de « peu contraignants » et reposant sur une « confiance a priori ».

L'émergence d'un marché parallèle inquiétant

C'est dans ce contexte qu'a émergé un phénomène alarmant : un parc de près d'un million de véhicules immatriculés via des sociétés fictives, échappant à toute identification par l'administration. Au cœur de ce mécanisme frauduleux se trouve la procédure de « déclaration d'achat », normalement destinée à fluidifier les transactions et alimenter le marché de l'occasion avec des véhicules de démonstration ou des occasions neuves.

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Détournée par des acteurs mal intentionnés, cette procédure est devenue une machine à produire des « voitures invisibles », créant ainsi un marché parallèle préoccupant. La Cour a recensé des cas de garages fantômes, parfois réduits à une simple boîte aux lettres, enregistrant en masse des véhicules sans qu'aucun lien ne puisse être établi avec leur détenteur officiel. Les magistrats ont identifié « une trentaine de scénarios de fraude » hissant ces pratiques à une échelle véritablement industrielle.

Des pertes fiscales colossales

Les conséquences financières pour les finances publiques sont considérables. En exploitant les failles du système – sociétés écrans, détournement de la déclaration d'achat, manipulations de catégories fiscales – des centaines de milliers de propriétaires ont échappé aux taxes, aux malus environnementaux et aux contraventions liées à leur véhicule.

La Cour des comptes chiffre à « au moins 550 millions d'euros » le manque à gagner pour la seule période 2022-2024, sur la base d'un échantillon d'environ 273 garages fictifs identifiés. Cette perte fiscale massive intervient alors que la fiscalité automobile est régulièrement présentée comme un levier de financement essentiel pour les politiques publiques, notamment dans le domaine de la transition écologique.

L'anonymat qui nourrit les comportements dangereux

Ce scandale dépasse largement les seuls aspects financiers. Il a également favorisé, auprès d'usagers se croyant intouchables, une inquiétante dérive des comportements routiers. C'est d'ailleurs l'explosion des grands excès de vitesse qui a initialement alerté les services de l'État.

Entre 2016 et 2022, les grands excès de vitesse – définis comme dépassant de plus de 50 km/h la limite autorisée – ont bondi de 160%, une progression difficilement explicable par le seul relâchement des conducteurs. En recoupant les plaques des véhicules flashés avec les bases du SIV, le Centre automatisé de constatation des infractions routières (CACIR) a mis au jour un réseau de 291 sociétés fictives alimentant ce parc parallèle.

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Pour certains auteurs de ces vitesses extrêmes, la quasi-certitude d'échapper à l'amende et à la suspension de permis, en raison d'une traçabilité inexistante, a ouvert la porte à toutes les dérives. Les forces de l'ordre s'inquiètent également de l'implication potentielle de ces véhicules dans des activités criminelles : trafics de stupéfiants, braquages, voire homicides, commis avec des voitures impossibles à rattacher à une personne physique identifiée.

Les professionnels honnêtes victimes collatérales

À côté des sociétés créées spécifiquement pour frauder, le rapport met en lumière un autre phénomène préoccupant : l'usurpation d'habilitation qui frappe des garages parfaitement légitimes. Des professionnels sérieux découvrent que leur accès au SIV a été détourné, parfois suite à des piratages informatiques, et qu'on leur impute l'émission de centaines voire de milliers de cartes grises fictives.

Dans la plupart des cas, c'est la trésorerie de ces entreprises qui est directement impactée par les avances de règlement de taxes. Le Sénat s'est saisi de la situation parfois catastrophique de ces petites structures honnêtes, pour qui la réforme de la carte grise numérique se traduit par une mise en danger économique directe.

La responsabilité de l'État mise en cause

Au-delà des fraudeurs, c'est la responsabilité de l'État que la Cour des comptes place au centre de ce dossier. La juridiction rappelle qu'en fermant les guichets physiques et en confiant la quasi-totalité des démarches à des acteurs privés, l'administration a opté pour une externalisation massive d'une mission régalienne fondamentale : l'identification des véhicules et la collecte des taxes associées.

Or cette délégation s'est opérée sans architecture de contrôle suffisamment robuste ni détection des fraudes « en amont de la délivrance des titres », alors même que le ministère de l'intérieur en espérait « une avancée majeure pour la lutte contre la fraude ». C'est exactement l'inverse qui s'est produit, et la Cour des comptes pointe l'entière responsabilité de l'État qui ne s'est pas entouré des précautions nécessaires à sa réforme et n'a pas réagi aux multiples alertes remontées du terrain.

Si une remise à plat complète du système s'impose désormais, le million de voitures fantômes identifiées pourra probablement continuer à circuler en toute impunité pendant encore longtemps, illustrant les conséquences dramatiques d'une réforme numérique mal maîtrisée.