Trafic de drogue : ultra-violence, kalachnikov et meurtres, "il n'y a pas de retour en arrière possible"
Trafic de drogue : ultra-violence et meurtres, "pas de retour"

Ils ont été ou sont spécialistes de la criminalité organisée et du trafic de drogue. Anciens policiers de haut rang, magistrat, anciens juges d’instruction, ils livrent leur analyse de la situation sur les meurtres liés aux trafics de stupéfiants, l’ultra violence et les solutions pour endiguer le phénomène.

Un phénomène qui s’est développé avec l’argent facile

En tant qu’enquêteur dans le Gard, comment analysez-vous la situation d’aujourd’hui du trafic de drogue et les nombreuses affaires de règlements de comptes ? Le trafic de drogue s’est développé en raison de sa lucrativité et la facilité d’y prendre part. Ajouté à cela des situations précaires ou familiales fragiles, c’est un "job" très accessible et à partir d’un très jeune âge. Et vu l’argent généré par ces trafics, l’appel du gain est quasi irrésistible.

Pourquoi, selon vous, l’ultra violence est omniprésente dans ces trafics ? L’accès à des armes puissantes permet d’établir une relation de force entre quartiers et éliminer tout élément qui fragiliserait ou trahirait un trafic.

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Des solutions radicales nécessaires

Quelles sont les solutions selon vous pour endiguer ces trafics ? Difficile de proposer des solutions si elles ne sont pas radicales. Il faut réunir plusieurs facteurs : une justice plus rapide, plus incisive dans ses prises de décisions. Il faut par exemple toucher au portefeuille des familles, augmenter les peines de prison. Il faut aussi augmenter, même temporairement, l’effectif de police/gendarmerie dédié à la lutte et simplifier la procédure au lieu de la complexifier.

La question de la filière investigation ? Est-il nécessaire de la renforcer ? Je dirais qu’il faut plus renforcer les moyens matériels et juridiques que les effectifs. Et pour cela, il faut passer par une réforme administrative des fonctionnements des différents groupes luttant contre le narcobanditisme.

Un ex-enquêteur témoigne : "Pour moi, il n’y a pas de retour en arrière possible"

Vous êtes un ex-enquêteur de police judiciaire, vous êtes un spécialiste du trafic de drogue, vous avez travaillé dans la région des Bouches-du-Rhône et à Nîmes. On peut dire que vous êtes un ancien enquêteur de Nîmes, de haut niveau, comment vous analysez la situation du trafic de drogue et des règlements de comptes qui en découlent et qui sont très importants aujourd’hui ?

Les règlements de comptes existent depuis 2008-2009 à Marseille. Le narcobanditisme a commencé à cette période-là. Au début, ils se tiraient dans les jambes, dans les fesses, tous les soirs. Ça a été pris au sérieux, pas plus que ça, parce qu’il n’y avait que des blessés très légers qui ne venaient jamais déposer plainte, bien évidemment. En 2008, il y a eu un premier meurtre. Et c’est parti sur à peu près 50 règlements de comptes avec décès par an sur Marseille ou plutôt sur l’ensemble des Bouches-du-Rhône. Et aujourd’hui on est en 2025. 17 ans après, il y a toujours 50 meurtres par an. Sans compter, on va dire entre 70 et 100 blessés par balle par an.

À Nîmes, ça a commencé en 2019-2020. On est sur cinq ou sept meurtres par an. Et on va rester comme ça. Parce que sur Marseille, ça n’a pas bougé. Il n’y a aucune raison que ça diminue sur Nîmes. Avec des années peut-être à trois morts et des années à dix. Mais une fois que c’est parti, le phénomène qui a commencé, il n’y a pas de retour en arrière. Pour moi, il n’y a pas de retour en arrière possible.

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Une situation très préoccupante

Comment vous qualifiez la situation ? Elle est très préoccupante. Mais la solution va être difficile à trouver voire introuvable. Parce que ça génère beaucoup d’argent. Et ils ont un système qui fait qu’ils ne laissent pas la place à qui que ce soit. Donc ils défendent leur territoire, ils en attaquent d’autres. Et c’est une guerre de cité, une guerre de réseau. Et on l’a vu, d’abord c’était de réseau à réseau et puis c’est même devenu des luttes à l’intérieur des réseaux. Le numéro 3 qui veut la place du 2, le 2 qui veut la place du 1, donc ils se tuent, ils s’intimident, et c’est très préoccupant. Moi, je n’ai pas peur de le dire, j’ai vécu, ça fait 17 ans que je vis avec ça, il n’y a pas d’amélioration, il n’y a pas spécialement d’aggravation, si ce n’est oui, que le phénomène se développe aussi aux autres villes périurbaines proches de Nîmes. Quand je suis arrivé de Marseille, il n’y avait rien, cinq ans après, c’est parti, et… Et 10 ans après, on y est toujours. On est toujours dedans.

L’argent, moteur de la violence

Comment vous expliquez cette violence extrême ? L’argent. Déjà, il y a beaucoup d’argent. Les délinquants qui font ça n’ont pas de cerveau. Donc, ça attire ? L’argent fait beaucoup. Et je pense que les gens qui font ça, les délinquants qui font ça, n’ont pas de cerveau. Combien ça génère, ces trafics ? Des millions d’euros. Des points de deal sur Marseille à l’époque où ils faisaient 1 million par an de bénéfices. Je ne parle pas de recettes, je parle de bénéfices parce qu’ils font la différence. Alors ce sont des gros réseaux, mais quand c’est un million par an, ici sur Nîmes, ça peut être jusqu’à 20 000 euros par jour de recettes. Après, il faut diviser par deux pour le bénéfice. Donc ça fait des millions d’euros quand même à la fin de l’année ? Bien sûr. C’est pour ça qu’on parle d’économie souterraine. Et ça rapporte tellement que ce n’est pas possible. Et puis je vous dis, pour moi, ils sont décérébrés. Je l’ai dit une fois, ça n’a pas plu à un avocat. Je dis, votre client, c’est un décérébré. Parce que si vous réfléchissez deux minutes, vous n’allez pas tuer quelqu’un pour exécuter un ordre sur un point de deal. Vous ne le connaissez pas. On vous donne une arme que vous n’avez jamais utilisée, vous allez tuer le gars.

Pourquoi on tire dans le tas ?

Comment on a basculé justement de ces règlements de compte, je dirais à l’ancienne, c’est-à-dire que des gens qui étaient seulement ciblés parce que c’étaient des voyous chevronnés, aujourd’hui à prendre une Kalachnikov et à tirer dans le tas, c’est-à-dire ce qu’on a vu avec les fusillades qu’il y a eu à Valdegour ou à Pissevin ? Parce que la tête de réseau, elle est intouchable. Elle est intouchable parce qu’elle se cache parce qu’elle est protégée, parce que bien souvent elle n’est pas sur Nîmes, quand c’est Nîmes ou elle n’est même pas en France. Donc il donne ses ordres, donc lui est intouchable. Les dealers se cachent parce qu’il y a la police aussi qui les traque. C’est plus facile de tirer sur un chouf, c’est-à-dire quelqu’un qui surveille, qui est dans un fauteuil à l’entrée de la cité, ou sur un client pour l’intimider à ne pas revenir, que toucher la tête de réseau. C’est pour ça.

Un ancien chef de service : "Le trafic de drogue est totalement débridé"

Pour cet ancien chef d’un service dédié à la lutte contre le trafic de drogue, aujourd’hui "le trafic de drogue – de toutes les drogues – est aujourd’hui complètement débridé et semble pareil à l’Hydre de Lerne de la mythologie qui, lorsqu’on lui coupait une tête, une autre repoussait immédiatement. Une hydre, mais aussi une pieuvre, dont la tête pourrait être une organisation bien structurée supranationale, mondiale étendant des milliers de tentacules toujours plus nombreux, toujours plus envahissants. On parle de guerre de territoire, qui pourrait le nier. Hier les trafics étaient souterrains, le plus souvent urbains grandes villes ou villes moyennes comme Chateaurenard, Beaucaire, Bagnols sur Cèze… Maintenant la dimension urbaine ou rurale n’existe plus. Une guerre de territoire entraîne toujours des règlements de comptes comme c’était le cas avec la guerre des machines à sous d’il y a 20 ou 30 ans entre 1999 et 2002. Mais on est loin, très loin de la célèbre French Connection….avec ses parrains marseillais ou américains. Et puis il y a le phénomène de la jeunesse… Avant c’était une histoire d’hommes (avec des bandits chevronnés)."

Le renseignement, clé de l’enquête

À l’époque où vous étiez en poste comment vous abordiez ces dossiers ? Très simple. Le renseignement, la mise au jour de la filière : planque, surveillances, moyens technologiques de l’époque essentiellement les écoutes et nous avions la volonté toujours présente de remonter la filière jusqu’au plus haut et parfois même à l’étranger. Au-delà d’une prise sèche (style douanes) donner du volume à l’affaire en identifiant au maximum usagers, usages revendeur, petit revendeur, grossiste et tête de réseau in fine.

Des solutions radicales mais insuffisantes

Quelles sont les solutions selon vous pour endiguer ces trafics ? Mes solutions sont si radicales que je ne les écrirai pas, et je ne suis même pas convaincu qu’elles seraient suffisantes tant le mal est partout et ses métastases sans limites. La question de la filière investigation ? Est-il nécessaire de la renforcer ? Bien sûr, il faut la renforcer bien sûr mais sans autres mesures drastiques ce ne sera que de la com… Pour moi à ce jour, c’est perdu !

Pour éviter d’être ciblés ou identifiés, nos interlocuteurs ont préféré s’exprimer librement mais anonymement.