L'Héraultais Lucien Lévy, 90 ans, a été caché dans un orphelinat catholique, en 1944 et 1945, au Pays Basque. Infatigable témoin de la condition des enfants juifs pendant l'Occupation, il sera présent, ce mercredi 16 juillet, à Montpellier, à la cérémonie organisée à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français, ainsi que des "Justes de France".
Un témoignage essentiel
"Quand on s'appelle Lévy et qu'on est circoncis, comment peut-on sortir d'un camp ?" : soixante ans après, la question interroge encore Lucien Lévy. À 90 ans, l'Héraultais, né à Bayonne, a passé les premières années de sa vie au Pays Basque. Arrêté en 1943 avec sa famille, il a été "interné" à Drancy, en est "miraculeusement sorti". Pendant deux ans, il a été caché dans un orphelinat catholique.
L'histoire, cet homme qui en paraît dix de moins, la raconte avec force détails, et une émotion intacte, à chaque fois qu'il est sollicité. Par un enseignant, ou le musée de la résistance et de la déportation de Castelnau-le-Lez, ou encore le Conseil représentatif des institutions juives de France. Perla Danan, la présidente de la délégation régionale du Crif, se souvient d'une intervention en juin, au collège de Juvignac, dans un silence rare ponctué de sanglots : "Les gamins étaient sidérés".
Ce mercredi 16 juillet, à 19 h, Lucien Lévy prendra encore la parole, devant la stèle des Justes des jardins de l'Hôtel de Ville, à l'occasion de la journée internationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français, et l'hommage aux Justes de France.
Une journée hommage
Le 16 juillet est traditionnellement la journée hommage aux victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français, et aux Justes parmi les nations. C'est aussi une journée de commémoration de la rafle du Vel d'Hiv, les 16 et 17 juillet 1942. Selon la Fondation pour la mémoire de la Shoah, "72 000 enfants d'origine juive vivaient en France en 1939" et "11 400 ont été assassinés dans des camps", "60 000 ont survécu".
La mémoire vivante
"Pourquoi tu témoignes encore ? Tu te fais du mal… Serge, mon fils, me dit que ça ne sert à rien, que les enfants s'en foutent. Non, il le faut, et plus encore avec la montée de l'antisémitisme, je témoignerai jusqu'au bout…" espère Lucien Lévy.
"Est-ce que tu t'amusais ?" "Est-ce que tu mangeais bien ?" "Juif, c'est une religion ou une race ?" À chacune de ses interventions, les plus jeunes posent des questions. Aucune n'est vraiment banale. Les réponses non plus : "C'est dur, ça remue pas mal de souvenirs". Le cliquetis des machines à écrire de Drancy, les transferts dans des bus verts, les gares, l'errance, de Bordeaux à Paris, les cris, les odeurs, les dortoirs des camps, les barbelés et les miradors de Mérignac, et au centre, la "baraque" de distribution des repas où on se glisse dans le passe-plat. La maison d'Urt pillée. La famille sauvée mais brisée. Les mots de la grand-mère maternelle : "Je ne veux pas d'enfants juifs chez moi".
Il témoigne, même s'il s'inquiète de choquer les plus petits, dans des écoles primaires devant des gamins de 8 ans qui avaient son âge lorsqu'une délégation franco-allemande est venue le chercher, avec son frère René, de 18 mois son aîné, à l'école d'Urt, en janvier 1943 : "Les enfants Lévy, levez-vous", mime-t-il, après avoir décrit un conciliabule avec la maîtresse. "Pourquoi", "Zertako", en Basque, c'est aussi le titre d'un petit livre de souvenirs réédité aux éditions du musée, en février 2025, sur la base d'un témoignage brut écrit il y a dix ans.
Alors dans le séjour de la maison d'Assas, aux portes de Montpellier, où il s'est installé en 1980 avec son épouse Marie-Thérèse, alors que Serge et Valérie, leurs enfants, quittaient l'adolescence, Lucien Lévy, cinq fois grand-père, raconte.
Lucien et son frère inscrits au catéchisme
Il y a Henri Lévy, son père, membre de la communauté juive de Bayonne, très implantée dans le quartier Saint-Esprit, au nord de la ville avant la guerre. Marguerite, sa mère, catholique. Le couple déménage avec ses deux jeunes enfants dans le petit village d'Urt, à la frontière du Pays Basque et de la Gascogne, "quand les Allemands ont envahi la France", à partir de l'été 1940, "pour se faire discrets". Lucien et René ne portent plus l'étoile juive, ils vont au catéchisme. Ils échappent "miraculeusement" à la déportation après que leur mère sort de la kommandantur du camp de Drancy avec un sauf-conduit. "Aryenne", indique le document salvateur, que René a conservé. Mais pour sauver les enfants, il faut désormais les cacher.
"Priez, c'est un miracle"
En 1944 et 1945, Lucien et René Lévy atterrissent à l'orphelinat de Jatxou, au Pays Basque, après un bref passage à l'orphelinat Joyeux Béarn de Pau. "On vivait au rythme des célébrations religieuses, on partait glaner dans les champs, le blé qui permettrait aux soeurs de faire de la farine. Sans nos parents, c'était dur, pour mon frère et pour moi", se remémore Lucien. Pour plus de sécurité, ils disparaissent des registres. Le certificat de baptême de Lucien est daté du 9 septembre 1944. "Priez, c'est un miracle", enjoint la supérieure, Soeur Saint-Jean, lorsque leur père, perdu de vue lors d'un transfert à Mérignac, réapparaît un dimanche, au moment de l'office.
Ils ne sauront bien plus tard, grâce au travail de documentation de Serge Klarsfeld, que lui aussi était à Drancy, qu'il y a passé la guerre : "On n'imaginait pas lui poser la question, il n'en a jamais parlé". Il était "méconnaissable, dur, violent, instable". À la fin de la guerre, René, l'aîné, à peine sorti de l'adolescence, a vécu dans un kibboutz, a appris l'hébreu, s'est marié en Israël, y a fait son service militaire, avant de revenir en France, il vit à Dax : "Il est juif", dit Lucien. Et lui ? "Je ne sais pas, je ne pratique pas".
Pour "savoir le parcours qui aurait pu être le mien", Lucien Lévy a fait le voyage à Auschwitz, la "Marche des vivants". Ensemble, les frères se sont battus pour que Soeur Saint-Jean soit reconnue "Juste parmi les Nations". Son nom est gravé sur le Mur d'honneur du jardin des Justes de Yad Vashem, à Jérusalem.



